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Scène de famille ordinaire
par floridjan le 15 Avril 2012 dans Ta vie / Expériences vécues
18 commentaires


Les conversations dans les repas de famille, on ne sait jamais comment ça commence, on ne sait jamais comment ça finit...

Ce midi, nous fêtions les 70 ans de mon père, en comité restreint, ma mère, mon frère et moi rassemblés autour du patriarche, sans les pièces rapportées, ma belle sœur étant allée voir ses parents en Turquie et Panthère se trouvant à Lille.

Tout s’annonçait calme et paisible. Ma mère nous avait acheté des escargots de bourgogne en entrée. C’était sans compter les élections présidentielles qui se sont invitées au repas.

En dégustant mes escargots, je demande incidemment à ma famille s’ils ont regardés Des paroles et des actes sur France 2. Je déclare que les questions des journalistes m’ont vraiment paru racoleuses et bas de plafond pour la plupart. Le sujet était sans risque : dans ma famille, nous sommes tous unis pour dire pis que pendre des journalistes. Sauf que des journalistes, nous sommes passés aux candidats. Là, ça devient plus compliqué, avec un frère qui va voter Sarkozy, s’opposant vaillamment au reste de la famille qui va voter Hollande. Mes parents sont d’anciens militants communistes, qui depuis se sont résolument rangés du coté du PS (pour mon père) ou plus irrégulièrement du coté des Verts (pour ma mère). Le ton monte entre ma mère et mon frère sur le sujet des paradis fiscaux où leurs propos sont en décalage. J’interviens pour apporter de l’eau au moulin de ma mère. Mon frère ne se démonte pas et, Saint Protecteur de Sarkozy, fait feu sur les deux bastions Hollandistes qui l’entourent. Mon père est furieux :
- « C’est mon anniversaire, je ne veux pas que l’on parle de politique ! »

Personne ne l’écoute. Le débat est lancé, ça crie, ça se coupe la parole, ça tente d’imposer ses arguments sans vraiment écouter ceux des autres.
- « Si vous continuez encore à parler politique, dit mon père, je quitte la table ! »

Là, je repense au film le Skylab de Julie Delpy, où Bernadette Lafont épuisée par les querelles politiques de sa progéniture divisée supplie qu’on cesse de parler politique et menace de quitter la table si l’on parle de la peine de mort.

Pour l’heure, le plat de résistance n’est pas encore arrivé que mon père s’est levé, a mis ses chaussures et s’en est allé. Sans que cela ne nous perturbe le moins du monde.

Mon frère et moi, nous continuons à débattre sur Sarkozy, Hollande, Mélenchon, les verts, le social, l’économie, la Palestine. De la cuisine, ma mère ponctue la conversation de quelques remarques qui vont généralement dans mon sens. Mon père revient. Il réalise rapidement que ça discourt toujours, demande de nouveau qu’on ne parle plus de politique.
- « Et de quoi veux-tu que l’on parle à une semaine des élections, je lui réponds. De la pluie et du beau temps ? »
- « Je voudrai juste que vous pensiez à moi, au fait que cela me fait peur d’avoir 70 ans et que j’ai besoin de penser à autre chose. »
- « Ben justement, rétorque mon frère. On ne parle pas de tes 70 ans, on parle de politique, ça devrait te faire plaisir ! »

Le chapitre sur la crise et le surendettement est amorçé. Mon pauvre papa tempête une dernière fois :
- « Si on parle du surendettement, je m’en vais ! »
Mon père est un hyper-sensible un peu comédien. Il se met à pleurer. La conversation retombe. Avec ironie, je décide donc de parler du mois de mars exceptionnel que nous avons eu cette année.
- « L’année dernière, c’était en avril. Peut-être que l’année prochaine ce sera en février. Bientôt, ce sera la canicule en décembre. En fait, on ferait bien de tous voter pour Jacques Cheminade ! »

On parle de Jacques Cheminade, ça fait retomber la tension. On parle d’Eva Joly. Puis le mariage homosexuel arrive sur le tapis en même temps que le rosbif fait son apparition sur la table. J’expose mon point de vue : je ne ressens ni l’envie ni le besoin d’un mariage avec Panthère, mais je suis pour permettre à d’autres d’avoir ce droit.

Mon père évoque le mariage de mon frère. Il dit :
- « c’était un moment très émouvant. De vous voir vous marier tous les deux, je l’ai ressenti comme quelque chose de très fort. Au départ, je trouvais ça un peu idiot de dépenser autant d’argent pour un mariage mais en fait, c’était une bonne idée, car cela a été un moment fort dans la famille, un moment important ! ». Cela a fait plaisir à mon frère, qui jusqu’à présent avait surtout eu le sentiment d’être critiqué pour ce mariage. Mon père ajoute : « J’aimerai que Floridjan et Panthère puissent vivre quelque chose d’aussi fort s’ils le voulaient. Qu’on puisse leur en donner le droit s’ils voulaient le faire un jour ! Ce serait quelque chose d’important et de fort que ce mariage pour notre famille. »
Et là, mon père ajoute :
- « Je n’ai pas été élevé dans cette culture, alors de savoir que mon fils était homosexuel, qu’il voulait faire sa vie avec un garçon, cela m’a choqué. Ensuite, j’y ai réfléchi et aujourd’hui, j’en suis heureux parce que cela a donné quelque chose à notre famille. »
Il se tourne vers mon frère :
- « J’ai ressenti la même chose pour toi. Que tu épouses une jeune fille étrangère, musulmane, ce n’était pas dans ma culture, cela m’a un peu choqué aussi, alors que je vois aujourd’hui que cela a donné quelque chose à la famille. »

Mon père est Corrézien. La Corrèze, à l’image du centre de la France, c’est une île. Ce n’est pas entouré par la mer, mais on y a la même méfiance pour ce qui vient d’ailleurs, pour ce qui est différent, pour l’étranger, pour ce qui ne ressemble pas au modèle traditionnel qui se perpétue de génération en génération. Ma grand-mère a épousé un breton, c’était déjà en soi un petit scandale d’une audace inouïe… Cette mentalité a marqué mon père, dans son enfance puis son adolescence, les deux un peu solitaires. Il a su s’en séparer lors de ses années étudiantes, un grand tournant pour lui, où il s’est investi dans la politique en militant activement au sein du PCF et contre la guerre en Algérie. Sauf que mon père est timide, pudique, que parler de sexualité avec ses enfants n’étaient guère envisageable. L’idée même de la sexualité de ses fils le gêne.

L’homosexualité et l’Islam n’étaient donc pas prévus au programme. Ils se sont installés à la table familiale sans y être attendus ni invités. Aujourd’hui, c’est chose dite : ils sont les bienvenues.

Et le mariage homosexuel a fait son entrée dans les sujets de discussion.

Donc, voilà… ce dimanche 15 avril, pour la première fois, mon père m’a parlé avec son cœur, avec sa sensibilité, avec ses mots, de ce qu’il avait ressenti vis-à-vis de mon homosexualité, et de ce qu’il ressent aujourd’hui, de ce chemin qu’il a parcouru tout seul pour se réjouir finalement de ce que ses enfants soient différents de ce à quoi il s’attendait.

Et c’est ainsi que cet après-midi, commencé sous des auspices orageux zébrés d’éclairs et de quelques averses, s’est achevé par un bel arc en ciel.





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