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L'hypersensiblité dans la vie
par spécimen le 18 Novembre 2008 dans Ta vie / Expériences vécues
11 commentaires


ou comment une caractéristique physiologique et psychologique peut à ce point influencer un comportement.

Depuis tout petit, j’ai toujours su que j’étais différent. Non, pas différent physiquement ou visuellement comme la couleur de la peau, comme la taille, comme un handicap physique ou intellectuel. Non, pas différent par l’orientation, par les préférences, par les goûts. Non, c’est une différence qui se vit, qui se ressent de l’intérieur, qui se répand dans tout son être. C’est une différence qui affecte la psyché qu’on l’accepte ou non. C’est une caractéristique avec laquelle on naît, on grandit, on respire, on pleure, on sourit, on mange, on parle, et on meurt.
Pour certains, cette différence est une véritable bénédiction, qu’ils mettront au service d’un don, d’une passion, d’un projet. Elle les aide à mieux vivre, à mieux profiter de la vie, à mieux appréhender également les instants de tous les jours, et pour eux-mêmes, et pour leurs proches.
Pour d’autres, c’est un fardeau, un handicap, une misère. C’est une croix que l’on traîne toute son existence, c’est un boulet qui ralenti considérablement le déroulement de la vie tellement c’est usant, accaparant, monopolisant. A contrario de ceux qui la vivent comme un net avantage, pour d’autres, c’est un poids, c’est un calvaire, tel un prédateur dont on ne peut se défaire, dont on ne peut s’échapper, tapis là furtivement dans un recoin de l’esprit, il guette puis il fond sur sa proie au moment le plus inopportun pour ne semer que désordre et instabilité. Le cerveau est alors assiégé par une tempête infernale dans laquelle il est difficile de rester calme et serein.

Je l’ai su tardivement vers 26 ans, que cette différence, certainement toute aussi intrinsèque et constitutive que l’homosexualité, portait un nom, l’hypersensibilité. Le mot est lâché, il claque dans l’air telle une évidence. Dans le même temps, j’ai appris qu’elle pouvait être maîtrisée, que l’on pouvait bien en vivre, malgré sa présence constante, inquisitrice et intrusive. Elle influence la façon dont on a de percevoir notre environnement. A fortiori, elle déforme considérablement la réalité des faits, des événements, telles les lorgnettes des premiers navigateurs, quand on n’y prend pas garde et que l’on se laisse déborder.

A l’époque, rétrospectivement, plus de deux décennies se déroulent dans mon esprit. Tout ce mal de vivre portait un nom… Non je ne suis pas malade, non je ne suis pas un extra-terrestre.

« je vous l’avais pourtant bien dit ! Mais cela vous paraissait tellement exagéré… »

Non je n’étais donc pas cette bête toute aussi anormale qu’immonde. Non d’un coup, je n’étais plus seul. Non d’un coup, je n’étais plus cet animal de foire que tout le monde regardait avec des yeux à la fois suspicieux et méfiants, quand je laissais cette différence s’échapper de moi dans les moments les plus intenses, les plus incontrôlables. Ceux qui par exemple me faisaient saigner du nez tout à coup sous l’effet de l’émotion, de la contrariété, de la tristesse ou de la joie. Ceux qui me faisaient trembler devant une scène choquante ou au contraire devant un paysage extraordinaire alors qu’il faisait chaud. Ceux qui me faisaient partir dans une colère noire face à une injustice insupportable. Ou encore ceux qui me faisaient pleurer face à une vieille dame à la démarche hésitante et frêle, habillée en haillons, ou devant ce clochard qui tend la main. De découverte en découverte, j’ai même appris qu’il y en existait 3 types !

1. L’hypersensibilité physique : les individus qui en sont victimes ont leurs sens très développés. Les 5 sens peuvent être tous concernés, ou seulement en partie. Bien souvent, ils sont plus allergiques que la moyenne et sont plus soumis au stress des stimuli extérieurs.
2. L’hypersensibilité psychologique : les personnes atteintes ressentent les choses plus intensément, plus violemment, avec une acuité exacerbée. Elles ont bien souvent le souci du détail et se laissent empêtrées dans des futilités que le quidam n’a même pas conscience, tellement c’est considéré objectivement comme quantité nulle ou négligeable.
3. Les deux hypersensibilités réunies en même temps : là ce n’est pas de bol. Les sens sont sollicités en permanence, l’individu est assiégé de peurs, d’angoisses, de doutes, de sentiments tous aussi contradictoires les uns que les autres, bref c’est le bordel. Le monde de tous les jours est une agression permanente, là où d’autres personnes considèreront, intègreront que c’est classiquement habituel et banal. Dans les cas les plus extrêmes, cela vire à l’autisme, la sentence tombe. Une forme d’autisme. L’individu est parfaitement incapable d’assumer, de gérer, de contrôler, de maîtriser ce qu’il ressent, ce qu’il vit, ce qu’il réagit. Il se réfugie alors dans son monde.

Dès le plus jeune âge, quand tout devient agression, quand tout devient trop fort, trop bruyant, trop lumineux, trop froid, trop humide, incapable de faire la part des choses, le comportement s’en retrouvera d’autant plus affecté.
Dès le plus jeune âge, quand le regard des autres devient à ce point prégnant, devient à ce point accusateur, devient à ce point important dans la conduite de ses actes de tous les jours, le comportement s’en retrouvera d’autant plus affecté. Ce n’est pas moi qui ai raison, ce sont forcément les autres. On s’enferme alors dans une prison mentale dans laquelle, les livres sont autant de fenêtres grandes ouvertes sur un monde meilleur mais fictif, celui que l’on se construit pour échapper aux autres, pour s’affranchir des contraintes de la société et de la vie en communauté.

Deux anecdotes parmi tant d’autres qui ont toujours amusé mes parents. Je suis né à une époque où les langes commençaient à être supplantés par les couches culottes… Ma mère, avec son sens habituel de l’efficacité, et emprunt de pragmatisme, (aussi parce qu’elle en avait ras la casquette) avait décidé de troquer pour mon cas les langes de ma sœur, qu’elles devaient laver plusieurs fois par semaine, contre les modernes et nouvelles couches culottes jetables ! Bien mal lui en a pris quand, au bout d’une heure, satisfaite, fière et ravie de son achat et de cette invention qui allait révolutionner la vie parentale, je me suis mis à doubler de volume (paraît-il) au niveau du bassin et des cuisses, sans compter l’urticaire ! Après un séjour à l’hôpital, le verdict est lancé net tel un couperet, elle allait devoir reprendre le doux coton des langes, le fils étant allergique au latex des élastiques et au plastique imperméable des couches ! Arf ! Et c’était valable pour tout ! jusqu’aux fibres synthétiques de certaines nappes, en passant par le plastique de certains sièges ! Encore aujourd’hui, les phtalates contenus dans certains rideaux de douche sont insupportables !
Deuxième anecdote, Casimir… Là où sa présence déclenchait l’hystérie collective parmi les rangs de mes jeunes congénères, j’étais pour ma part transi de peur, paralysé de terreur et tremblant de panique face à la même icône. Là où ma sœur bassinait mes parents pour aller voir ce monstre aussi informe qu’obèse et orange, j’étais pour ma part scotché au pantalon de mon père, terrorisé face à cette aberration de la Nature. J’ai toujours été hyperactif. Avant de réaliser que je me calmais, comme un agneau, devant un livre, les parents me menaçaient d’aller voir Casimir si je continuais à être aussi infernal et turbulent… bourreaux…

Bref, tout ça pour expliquer que tout ce qui m’entourait n’était qu’intensité, agression, toujours trop, toujours très, toujours plus et donc forcément très stressant et surtout très perturbant car les mêmes choses ne produisaient pourtant pas les mêmes effets chez ceux qui les vivaient en même temps que moi ! On ne met pas très longtemps à penser que l’on est anormal, à force de sur réagir par rapport aux autres face aux même événements. Par exemple aujourd’hui, je suis obligé de chausser des lunettes de soleil si je compte rester trop longtemps devant le tube cathodique d’un écran d’ordinateur, sous peine d’un mal de tête insupportable ! Je suis obligé de mettre des bouchons d’oreilles si je veux dormir, et cela où que je me trouve ! Je dois impérativement retirer toutes les piles de toutes les pendules de la maison de mes parents si je ne veux pas devenir cinglé à force d’entendre leur tic tac perpétuel ! D’ailleurs au début, mes parents ne comprenaient pas la disparition surnaturelle des piles quand j’étais en âge de monter sur une chaise pour aller les retirer par moi-même. Ils ne l’ont su que quand ma sœur m’a dénoncé…
Les odeurs, je crois je pourrais écrire un article entier sur les odeurs. A ce titre les odeurs corporelles en disent beaucoup sur la personne qui les porte que sur ses paroles ou ses actes… stress, fatigue, angoisse, repas de la veille, sérénité… tout a une odeur. Les ascenseurs et les couloirs sont d’ailleurs d’excellentes archives à odeurs. Rien que par le parfum, aussi futile qu’il peut être, on peut aisément retrouver qui est passé par là avant soi ! Le toucher, la douceur d’une feuille vernissée d’un troène déclenche une excitation nerveuse troublante que l’on suit le long de son avant-bras, jusqu’au coude, puis jusqu’au bras et l’épaule pour finir en une douce vibration dans la colonne vertébrale… Le son, les vibrations d’un violon qui se répandent jusque dans les os de votre sternum et de votre mâchoire… Les couleurs, la brillance des reflets d’un soleil mourant dans la ligne d’horizon formée par l’océan.

Et comment ça ? Les autres ne ressentaient pas la même chose que moi ? En plus ils ne réagissaient pas de la même façon que moi ? Et à priori, c’était une majorité de personnes qui ne prêtaient pas le moins du monde autant d’attention que je ne la portais ? Waouh, après l’épisode de la maternelle avec ma sœur, il était hors de question de revivre les mêmes discriminations.

Le mot d’ordre est très vite devenu CA-MOU-FLA-GE.

Il ne fallait surtout pas sortir du rang pour se faire remarquer et se faire détester. Il fallait faire comme tout le monde, et museler tout ce qui criait en moi, tout ce qui voulait sortir en moi ! Il était hors de question de rester bouche bée pendant plus de 10 minutes devant un spectacle saisissant, magnifique que pourtant la majorité des gens trouverait banal ! Comme par exemple, les jeux d’ombres et de lumières rasantes dorées sur le relief d’une colline recouverte d’un vert pâturage. Et pourtant, Dieu sait si les situations quotidiennes sont nombreuses à solliciter l’émerveillement de chacun des sens. Je suis devenu peu à peu un contemplatif (à ce titre, qui est resté plus de 10 minutes devant un arc-en-ciel ? et devant un arc-en-ciel de pleine lune ? impossible de s’en détacher malgré les cris d’orfraies et les incitations menaçantes de sa famille ?).
A ce titre, je ne comprends toujours pas comment la simple vue d’un volcan, même éteint, puisse autant me faire vibrer l’échine ! Que cela soit en vrai ou en photo, la réaction est immédiate et intemporelle !
Mais non, il n’était pas question d’y prêter attention, il fallait faire comme les autres et ignorer la beauté d’un son, d’une odeur, d’un toucher, d’une image, d’un tableau, d’un paysage, d’un dégradé de couleur. Non il fallait quitter cette source d’extase en s’éloignant le plus vite possible, tout en retournant la tête par-dessus l’épaule gauche pour la voir tristement s’éloigner. Non il fallait faire comme les autres. Il ne fallait surtout pas pleurer devant un hérisson écrasé, ou devant une scène d’un film très triste, ou le son d’un violon. Non il fallait faire comme les autres, sous peine d’être immanquablement rejeté !

Avec le recul de mes 34 ans, c’est extraordinairement ridicule de s’être comporté ainsi pendant si longtemps ! Mais en l’absence totale de repère, de guide, de jalon, de référentiel, comment se sortir d’une logique déformée dès le plus jeune âge par le rejet des autres de ce qui est différent… d’abord sa sœur, puis son propre ressenti, ses propres réactions… sa propre appréhension des faits.

Et donc quand on réprime tout ce que l’on ressent, tout ce que l’on a envie de dire, de crier, d’exprimer, de vivre, on finit par péricliter. On fini par se nier, par s’ignorer, par s’oublier, par se mentir. On construit lentement, consciencieusement mais sûrement une épaisse et solide muraille tout autour de soi, de telle sorte à empêcher toute forme d’échange entre l’extérieur et l’intérieur. Et pour achever la citadelle fortifiée, vient le temps du, puis, des masques. L’objectif étant de simuler, de rester impassible, stoïque et monotone. On devient alors froid et austère. Mais pour autant, on ne parvient pas à surmonter les crises de susceptibilité, les crises de colère, les crises où l’on se sent bafoué, trahit, trainé dans la boue à l’écoute d’une réplique ou d’une remarque pourtant neutre, voire légèrement humoristique. On entretient des relations bancales, bizarres, distantes mais d’une extraordinaire loyauté, fidélité, abnégation. C’est ainsi d’ailleurs que la plupart des amis les plus anciens me qualifie : très attachant, très passionné, loyal et droit, voire rigide, mais très solitaire, distant et très détaché. C’est la rencontre de la glace et du feu ! C’est un volcan endormi mais qui menace d’exploser à n’importe quel moment, surtout quand on s’y attend le moins !

Voilà ma vie jusqu’à 26 ans, soumis à des « forces » internes si incoercibles, si paradoxales. Définitivement les livres auront été pour moi cette île paisible et reculée où je me ressourçais pour chercher la sérénité et la stabilité dont j’avais besoin pour affronter les autres et leur regard dans la vraie vie.

Avec le miracle d’internet en 2000, j’ai dialogué par mails interposés avec un hypersensible. Il m’a appris à dompter ce défaut dans la majorité des cas, par la simple maîtrise de la respiration. Il faut du temps pour perfectionner l’exercice et le rendre plus efficace ! L’hypersensibilité physique restera toujours présente elle. Mais il apprend à m’en servir dans le bon sens. Il apprend à l’utiliser à mon avantage, plutôt que de la subir à mes dépens ! C’est alors que je découvris le monde incroyable de la photographie… Il fallait tout prendre en photos, ces moments furtifs extraordinaires, il fallait les prendre pour pouvoir les emmener avec soi et prolonger l’instant merveilleux autant de fois qu’on le souhaitait. Mais à chaque fois, après l’attente insupportable du délai de développement, c’était la déception tellement le rendu était fade et médiocre par rapport à la réalité ! Peu importe ! Il suffisait d’améliorer la technique ! Les livres étaient là pour ça ! M’aider à atteindre la perfection. Les résultats, même avec le temps, furent toujours aussi médiocres, aussi décevants ! La surface photosensible de la pellicule était limitée par la technique artificielle, incapable de reproduire à l’identique ce que déclenchait dans mon cerveau, l’influx nerveux produit par les rétines… Ce n’est qu’en 2006 que j’ai dû me résoudre à accepter cette différence incroyable entre la photo et la réalité. J’ai dû m’y résoudre pour mieux se focaliser sur le cadrage.

Entre temps, j’ai même eu le bonheur de parler en vrai avec d’autres hypersensibles pour échanger sur cette différence. Quel pied ! Pouvoir se confier sans honte, sans gène, sans peur d’être jugé ou regardé de travers ! Quel soulagement d’avoir enfin quelqu’un en face de soi qui comprend ce que l’on ressent, ce que l’on vit, ce que l’on subit ! Cela ressemble furieusement au rite universel et initiatique de l’acceptation de son homosexualité, mais version hypersensibilité ! Peu à peu une dynamique était apparue, en parallèle, une très pesante chape de plomb disparaît doucement comme la brume matinale sous la chaleur des premiers rayons de soleil. Au fur et à mesure, je me sens (presque) moi ! Mon entourage est unanime, je me lâche, je laisse transparaître ma différence de sensibilité, je ne me cache plus, je vis ! Je me sens mieux depuis cette découverte ! Ce n’est pas pour autant que je règle mes problèmes relationnels, encore moins de contact. Ce n’est pas pour autant que j’abandonne ni mes vieux masques, ni les trop vielles habitudes qui ont fini par devenir de trop vieux réflexes. Mais peu importe, l’ascension est amorcée et s’affranchir de l’influence du regard des autres donne des ailes pour mordre la vie à pleine dents et profiter, au moins par les sens, de la subtilité de ses nuances !

Sans le savoir, sans le vouloir, malgré moi, j’étais en train de me libérer de cette forteresse dans laquelle je m’étais insidieusement laissé piéger pour me protéger du monde extérieur et de son agressivité relative. Sans le savoir, j’étais en train de préparer le terrain à une autre découverte, toute aussi bouleversante, qui allait me mener tout droit sur ce forum. Encore aujourd’hui, j’essaye de relativiser, de prendre du recul, de réfléchir avant de démarrer au quart de tour face à une situation qu’hier j’aurais fui. La colère souvent l’emporte mais je suis en train de me soigner, et d’adopter petit à petit une attitude plus sereine, plus positive, plus normale quoi…




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