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Le bonheur coupable
par edogawa le 14 Avril 2008 dans Ta vie / Expériences vécues
16 commentaires


Rapide parcours de vie et réflexion sur ma situation actuelle

Le bonheur m'a tendu la main, à plusieurs reprises, un sourire radieux sur le visage, et au lieu de la saisir, je lui ai craché dessus de toutes mes forces.

Depuis quelques mois, je vis seul dans une ville où je ne connais personne. J'ai pris cette décision de quitter mon travail, ma famille, mes amis, ma langue même, après des mois de réflexion. Pourtant, lorsque l'on me demandait pourquoi je souhaitais partir, je répondais invariablement : « Je ne sais pas, mais il le faut. Et ça me permettra d'apprendre l'allemand. »

Mon enfance se résume à un mot : football. J'ai commencé à en faire dans un club dès l'âge de six ans. Je regarde déjà des matchs à la télé et, surtout, je ne pense qu'à taper dans un ballon. J'ai la chance d'habiter dans un bloc d'immeubles qui donne sur un grand parc, et j'y passe le plus clair de mon temps, avec quelques mômes du coin : nous faisons quelques conneries, puis nous jouons au football, chaque fin d'après-midi, chaque jour de congé : le bonheur est entier et sans condition.
Dès l'entrée dans l'adolescence, les évènements se sont modifiés : je suis admis dans les sélections de ma région, qui regroupent les mômes chez lesquels on décèle un potentiel. Cela signifie des entraînements pratiquement chaque jour, où l'apprentissage de la rigueur se substitue au plaisir de jouer. Le week-end, je continue à faire des matchs avec mon club. Lorsqu'ils se terminent, je rentre chez moi. Mon père, qui est venu me voir, se biture jusqu'au lendemain.
Le football commence à me devenir un calvaire, et ce qui devait arriver arrive : mon coeur le remplace – et sans le moindre scrupule – par la musique, nouvelle passion naissante. Au même moment, sous les douches, à chaque fin d'entraînements, je me rends compte que les filles, sujet de discussion de prédilection d'une quinzaine de jeune mâles en rut, m'intéressent moins que les corps que j'ai la chance d'avoir devant les yeux. Il est temps pour moi de passer à autre chose : je décide d'arrêter le football. On me fait comprendre que cela est exclu, que je n'ai simplement pas le droit de prendre une telle décision, qui bousille peut-être une carrière somme toute bien hypothétique. Réaction : je ne mets plus un pied dans un stade de sport jusqu'à mon entrée dans la vingtaine. Et je me plonge corps et âme dans la musique, dont un monde s'ouvre à moi, qui me permet de ne pas me noyer, ce qui n'était pas à exclure à cette époque.
Mon père possède sa petite entreprise, il est donc indépendant, mais sans employé. La semaine, ma mère, mon frère (de trois ans mon aîné) et moi ne le voyons pas : il travaille. Le week-end, nous le voyons peu : il passe son temps dans les bistrots ou à parier sur les courses de chevaux : c'est le début d'une chute qui prendra fin dans la maladie et les dettes.
Aussi loin que je me souvienne, mon père a toujours eu un penchant prononcé pour l'alcool. Mais tant que le travail suivait, celui-ci pouvait être tenu à distance. Sauf que le travail commence à ne plus suivre, et les week-ends à gentiment s'allonger. Le scénario se répète donc semaine après semaine : mon père, le samedi, après le repas de midi, s'en va parier de l'autre côté de la frontière. A partir de là, la suite ne peut qu'être imaginée : retour en Suisse, en voiture bien sûr, et divers arrêts dans divers bistrots de la campagne genevoise. Puis la nuit commence à tomber et l'angoisse à monter. J'entends ma mère pleurer et mon frère fulminer. Moi, je m'enferme dans ma chambre et j'écoute de la musique. Sombre. J'écoute le Velvet Underground, Suicide, Tom Waits ou Joy Division, et je bafoue mon homosexualité que j'ai pourtant arrêté de nier. Plus tard, je suis couché et j'attends : mon père n'est toujours pas rentré, il peut être deux heures, trois heures du matin. J'entends une sirène et mon pouls s'accélère subitement. Je sais que de l'autre côté de la cloison, ma mère a ressenti la même chose. Alors je prie : je ne demande pas qu'il ne lui arrive rien, non, je demande qu'il épargne la vie d'un innocent; je demande que s'il doit y avoir un accident, il en soit la seule victime. Puis la clé commence à gratter la porte : elle s'y reprend à de nombreuses reprises pour trouver le trou de la serrure. Le drame ne sera pas encore pour cette nuit, je suis soulagé. Car la suite, les cris, les jurons, la haine, la mauvaise fois, les mensonges, le mépris, les mots d'une violence inouïe – mais jamais de coups – qui restent gravés, aujourd'hui encore, dans ma tête, sont bien insignifiants comparés à la vie d'un être qui aurait pu être ôtée. Le dimanche est un long pensum : ma mère transpire de haine, lui a tout oublié et est entré dans le mutisme.
Les samedis, au fur et à mesure que le boulot se fait plus rare, déteignent sur les autres jours de la semaine. La nuit qui précède le début de mes examens de bac – j'ai donc dix-huit ans –, mon père n'est pas rentré : c'est la première fois. Il est huit heures du matin, je m'apprête à passer un examen et je n'ai pas dormi de la nuit. Les élèves de ma classe fouillent une dernière fois dans leurs classeurs, tendus, angoissés, excités, moi je me demande si mon père est vivant.
Plusieurs années passent. Verdict : la situation a empiré. Mon frère et moi sommes à la faculté. Ma mère livre des journaux. Quant à mon père, il travaille deux jours par semaine, trois dans le meilleur des cas. Les factures affluent de partout et c'est le temps des emprunts contractés, dans l'unique but de payer ces factures : c'est le cercle vicieux. Mon père, qui a eu pesé plus de cent kilos durant ses jeunes années, n'a plus que la peau sur les os; son teint est cadavérique. Et l'alcool continue à se consommer dans des quantités astronomiques. Le soir, lorsqu'il daigne rentrer, le cerveau ravagé, il exsude de haine à l'encontre de ses (derniers) clients qu'il insulte au téléphone, de sa famille qui n'a jamais été fichue de le comprendre. Le matin, au réveil, il a tout oublié, il a retrouvé le visage de la bonté. Car mon père, boule de sensibilité, possède, ancré au fond de lui, un coeur immense.
La chute, déjà mentionnée, est inévitable : la maladie. Mon père, un matin, subit une attaque cérébrale. Avec le recul, je vois ce moment comme la meilleure chose qui ait pu se produire. La boîte – ou plutôt ce qu'il en restait – met définitivement la clé sous la porte, mais c'est ce qui aurait dû être fait depuis des années déjà. Aussitôt, les chacals affluent : ma mère, mon frère et moi voyons arriver des gens qui nous sont parfaitement inconnus. Ils arrivent avec le prétexte de prendre des nouvelles de mon père, ils repartent en nous demandant quand ils seront remboursés. Car mon père a emprunté de l'argent à gauche, à droite, parfois des centaines d'euros, parfois des milliers. Les créanciers sont des anciens clients, des poivrots, des joueurs invétérés. Il faudra des mois pour y voir plus clair. Puis un jour les visites cessent, et les faits sont là, immuables, face à nous quatre : il y a près de cent mille euros à rembourser.
Comme je l'ai dit, ces moments sont presque un soulagement, car la fuite a été endiguée. Mon père se soigne, et les assurances permettent de payer l'essentiel : le loyer et l'assurance maladie. Les années qui suivent se résument à un mot : travail. Mon père, qui se remet petit à petit, travaille six jours par semaine. Ma mère cherche – et trouve – des petits boulots à gauche et à droite. Mon frère – qui a pris les choses en main – et moi faisons de même. Je travaillais deux jours par semaine pour payer mes études, je travaille dorénavant tous les jours : lever à cinq heures et boulot jusqu'à midi. Et nous remboursons. L'après-midi, j'étudie. J'ai torché mon mémoire – une centaine de pages – en trois mois, avec un unique objectif en vue : le terminer par tous les moyens. Autant dire que dans ces conditions, mon homosexualité – mais peut-être aussi que ça m'arrangeait – a été complètement étouffée.
Mais un matin on se réveille avec un goût amer dans la bouche. J'ai obtenu ma licence, trouvé du boulot et un appartement. Je continue à aider mes parents dont les dettes s'amenuisent mois après mois; la situation se stabilise. Et je me rends compte que je me suis empêché de vivre durant toute ma vie, soit un quart de siècle. J'ouvre alors le couvercle, et tout déborde.
Mon homosexualité me fait face, et au lieu de la bafouer pour la nième fois, je la saisis à bras le corps et l'affronte pour la première fois. Incapable encore de l'apprivoiser, je suis pourtant entré dans l'arène. La lutte débouche d'abord sur une multitude de plans culs. J'imaginais que c'était là la seule possibilité qui s'offrait à moi. J'assouvis enfin mes envies et je peux continuer à vivre comme si de rien n'était, comme si j'étais un parfait petit hétéro.
Mais je ne suis pas satisfait. Et cette période, somme toute, ne dure pas très longtemps. Un jour, après m'être réveillé dans une chambre glauque à côté d'un type qui ne me plaît pas, je réalise que j'ai le droit de suivre une autre voie. C'est le temps des premières annonces écrites dans les rubriques « amour » et « amitié » de sites de rencontres de ma région. Je rencontre effectivement des garçons, et parfois des embryons d'histoire naissent. Mais ça ne passe jamais la barre des trois mois. Sauf une fois – j'y reviendrai.
Ces histoires, si elles s'avèrent à peine plus longues qu'un plan cul dans le fond, me permettent cependant d'avancer. Conséquence : c'est le temps de mes premiers coming-out. Ceux-ci vont immédiatement faire des petits, qui eux-mêmes vont en faire. En quelques semaines, je m'oute une trentaine de fois. En apparence, je suis enfin lancé sur le bon chemin. Rencontrer mon « prince charmant » n'est plus qu'une question de temps – et de chance. En réalité, pourtant, le changement n'est pas si important que ça. Et mes démons sont toujours à mes trousses.
Le changement n'est pas si important que ça, car je l'ai rencontré. Plusieurs fois. Et je l'ai rejeté, inlassablement. J'ai pratiquement mis fin à toutes les histoires que j'ai pu commencer, prétextant toujours des excuses qui ne tenaient pas debout – ce n'est pas la perception que j'en avais sur le moment, je pensais qu'elles étaient solides. Pour quelle(s) raison(s) ? Je n'écrirais pas ce texte si je le savais. Ce que je peux dire, pourtant, c'est qu'à chaque fois, un sentiment de culpabilité nait en moi, qui grandit, jour après jour, à mesure que je perçois un bonheur palpable. Je ne me l'explique pas. Je le vis. Ca peut paraître étrange à certains – j'en conviens –, et pourtant je ne me donne pas le droit au bonheur. Je ressens au fond de moi que je n'y ai pas droit. Serait-ce quelque relent de Calvinisme – je viens de Genève – qui remonterait à la surface ? Plus sérieusement, je sens que c'est lié à mon parcours de vie. Il y a probablement des choses que je n'ai pas encore réglées face aux quelques merdes qui ont jalonné mon adolescence et ma vie de jeune adulte.
Le schéma est toujours le même : je rencontre quelqu'un, un début d'histoire commence (si on se plaît), puis après quelques semaines, je ressens un étouffement : mon corps, mon esprit me font savoir que le bonheur que je touche du doigt m'est interdit. Alors je casse, car la sensation est insoutenable (j'ai dû passer pour un sacré connard parfois). Une fois j'ai tenu (presque) une année : comment j'explique cela ? Avec le recul, je me rends compte que le garçon avec qui j'étais ne me plaisait pas. On s'entendait super bien, mais je n'avais aucune attirance physique pour lui. Je ne ressentais donc aucun bonheur à être avec lui – et donc aucune culpabilité. Aujourd'hui, je vois cet épisode de ma vie uniquement comme un long plan cul.
Peu à peu, j'ai arrêté de tenter de commencer de nouvelles histoires. J'ai continué un moment à rencontrer des gens, puis, qu'ils me plaisent ou pas, je leur ai fait savoir (s'ils étaient intéressés) que ça n'allait pas jouer de mon côté. J'ai repris quelques plans culs pour assouvir mes envies, et ça fait trois ans que je n'essaye plus de bâtir quoi que ce soit. Plusieurs fois, y compris sur ce forum, j'ai rencontré des gens merveilleux, avec qui il aurait été possible de construire quelque chose de solide, je le sais. Et pourtant, j'ai craché sur ce bonheur que je pressentais accessible, avant de lui tourner le dos.

En début d'année, j'ai déménagé à Zurich. Je suis seul, je n'y connais personne. Cette décision, je l'ai mûrement réfléchie. Pourtant, lorsque l'on me demandait pourquoi je souhaitais partir, je répondais invariablement : « Je ne sais pas, mais il le faut. Et ça me permettra d'apprendre l'allemand. » Depuis que je suis là, je me suis mis à écrire comme un forcené. J'ai écrit quelques articles pour ce forum, pour d'autres forum, j'ai écrit pour moi. Petit à petit, l'idée de ce papier que je suis en train de taper m'est venu à l'esprit. Sa gestation a bien dû durer un mois, puis hier soir, face à mon PC, les mots sont subitement sortis de mes doigts, comme une logorrhée. Pour la première fois peut-être, je me sens capable de parler longuement de différents épisodes de ma vie, et de tenter une analyse – certes maladroite et qui fait sûrement fausse route à de nombreuses reprises – sur ma situation actuelle. (Pour la petite anecdote, je ressens, à l'instant présent, une certaine euphorie, qu'un sentiment de culpabilité – on y revient! - vient malheureusement gâcher en partie.) Et la clé de mon départ est peut-être à chercher là, dans un isolement qui me permet de me retrouver face à moi-même, de retrouver une certaine honnêteté vis-à-vis de moi-même, que je cache (cachais ?) depuis un moment derrière différents masques, et qui m'empêche de vivre. Cette honnêteté est douloureuse, mais elle me permettra peut-être – pour être franc, j'en doute fortement à l'heure actuelle – de régler (une partie de) mes problèmes. Et dorénavant, lorsque l'on me demandera pourquoi j'ai souhaité partir, je répondrai : « Pour tenter de me retrouver. Et en plus, ça me permet d'apprendre l'allemand ».





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