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Histoire d'une découverte d'un autre... et de soi
par LucasIsCalling le 20 Novembre 2006 dans Ta vie / Expériences vécues
11 commentaires


Quand les vieux du forum racontent leurs premiers pas, forcément, ça sent le déo du début des années 90...

Un ciel gris et bas, une ambiance propice à la réflexion et à l'introspection, un nouvel album de Loreena McKennitt lancinant et quelque peu mélancolique, des nouvelles récentes d'une personne qui m'est chère avec qui nous revenons sur le passé, des lectures ça et là... Notamment sur le forum... Et en un instant, tout se reconstitue, tout revient dans une évidence tellement naturelle qu'on est droit de se demander si tout cela n'a pas été fait exprès. Un visage, un sourire, des sensations intenses, le souvenir très complet de mon special friend, Phil, qui aura définitivement marqué mon coeur et mes souvenirs. Et en parallèle, l'impression un peu banale que la vie n'est qu'un éternel recommencement, et que les interrogations sont les mêmes quand on a 17 ans, qu'on soit de cette génération-ci ou de celle d'avant. En me relisant, j'ai un sourire triste et léger aux lèvres, fait de nostalgie douce-amère et de chemin parcouru...

Flash-back 15 ans en arrière. Nous sommes un groupe de 6 amis et nous passons l'essentiel de notre temps libre autour des ordinateurs, à jouer, à programmer, à regarder des démos. On se prend à rêver qu'on pourrait faire comme les groupes de la scene : il y a 2 programmeurs, un graphiste qui bosse pas mal, moi je fais un peu de musique et je bidouille les samples... Bref on passe du temps ensemble et c'est ça qui compte, même si les résultats ne sont pas au rendez-vous (cependant les 2 codeurs seront embauchés un peu plus tard dans une boîte qui crééra l'un des premiers tchats grand public... comme quoi !). De mon côté, je ne sais pas où j'en suis de ma sexualité, j'ai des doutes, des envies, des besoins, mais j'ai inconsciemment posé une barrière, sans doute parce que je ne veux pas assumer. Alors on verra ça plus tard, quand j'aurais trouvé la bonne personne... ou le bon. D'ailleurs nous n'en parlons pas, cela ne fait pas partie de nos discussions. On aurait clairement pu inventer le terme geek et se l'auto-décerner un certain nombre de fois.

L'été de mon bac, un certain Philippe entre en scène. C'est le voisin de 3 amis et il s'ennuie mortellement chez lui. Il est aussi atteint que nous par le virus des ordis, alors il est invité et nous sommes présentés.

- Phil, jte présente Lucas, je t'en ai parlé... Lucas, voici Philippe, notre voisin, il a un PC mais on l'aime bien quand même !
- Euuh... salut !
- Salut Lucas.

Grand sourire. Il n'est pas très grand. Il un a joli visage, une peau claire et nette, des mèches blondes assez discrètes sur des cheveux courts et chatain clair, des yeux noisette et rieurs. Je le vois avec les références de quelqu'un qui ne se pose pas de questions, je n'ai donc pas de souvenir de coup de foudre ou quelque chose qui s'en rapproche. Ses mèches auraient même pu le rendre plus rebelle qu'il ne l'était dans les faits. Avec ma sensibilité actuelle, j'aurais réagi différemment : c'était un putain de beau gosse ! (une photo de l'époque retrouvée récemment le prouve.)

Premier après-midi passé ensemble, je suis... dans un état particulier. Je ne sais pas encore dire pourquoi, mais quelque chose a changé dans l'air environnant. Bien sûr, Philippe apporte une autre personnalité à notre groupe, il a d'autres avis, d'autres façons de faire ; cependant il m'apparaît comme "spécial". Phil est sincèrement gentil, ouvert, rieur, positif, bon public, nature, un peu espiègle, très à l'aise, sans être totalement désinhibé ou en arriver à se la péter. On se revoit quelques fois dans le courant de l'été, mais le chevauchement des vacances fait qu'on ne passe pas beaucoup de temps ensemble, notamment sur la fin. Malgré tout, cette sensation un peu différente se retrouve à chaque fois qu'il est à proximité. Il me touche par un je-ne-sais-quoi qui est en permanence en lui.

Arrive la rentrée, me voilà étudiant en BTS. Surprise dès le premier jour : Philippe fait partie de la même promo que moi, alors qu'on n'en avait même pas parlé pendant les vacances. Grands gestes quand j'arrive, sourire à l'entrée du bahut, poignée de main appuyée, yeux pétillants... Le début d'une relation nouvelle qui durera pendant de nombreux mois. Nous tombons dans le même groupe de TD et même de TP, ce qui créée logiquement des liens. On est en binôme sur certains projets, on est ensemble en anglais (matière qu'il hait et dans laquelle je gère, alors je l'aide un peu), on est super à l'aise tous les deux dans les matières techniques. Le vendredi, les cours se terminent à 13h, je file chez lui après avoir mangé en 10 minutes et on passe l'aprem ensemble... à refaire la vie, à jouer sur ordi, à sortir en ville, à trainer dans son quartier. La plupart du temps nous sommes seulement tous les deux. Il me fait doucement évoluer : d'un naturel hypra-réservé, j'en arrive à faire des trucs complètement impossibles et à me lâcher en sa présence. Il est particulier avec moi, je remarque même qu'il me parle différemment, qu'il n'aborde pas les choses de la même façon qu'avec les autres. Il aime me faire découvrir des musiques, me parle longuement de ses envies de voyages au Québec et ailleurs dans le monde ; bref, j'ai le sentiment très net d'un véritable partage et d'une vraie forme d'exclusivité dans notre relation.

Petit à petit, comme de nombreux autres garçons dans cette situation par le passé, et probablement de nombreux autres dans le futur, l'ambiguité s'installe -- en tout cas de mon côté. Phil est lui-même, il ne calcule pas, il ne cherche pas à me séduire. Mais il ne se rend pas compte que tous ces gestes, toutes ces heures passées ensemble ont fait croître en moi un espoir fou, un besoin presque physique de me trouver près de lui. Je me prends à rêver de le tenir dans mes bras, à partager des moments beaucoup plus intimes que ce que nous vivons, tellement la frontière m'apparaît mince et franchissable... Sachant qu'il n'a pas de copine... En même temps, je ne sais pas ce que je veux. J'ai du mal à me dire "je suis homo" en me regardant dans la glace. Et j'ai très peur des préjugés et de tout ce qui va avec. Le jeu de la séduction m'est inconnu ou presque, je n'ai pour ainsi dire aucune expérience sérieuse, et surtout, j'ai peur de sa réaction.

Une après-midi, alors que nous sommes allongés sur son lit à parler de tout et de rien, il change de position et place sa tête sur mon épaule d'une façon quasi instinctive, sans doute même sans s'en rendre compte. J'ai la plus grande peine du monde à ne pas bafouiller et à rester serein, mais ce moment restera gravé à jamais comme une sensation délicieuse de rapprochement physique. Le soir venu, je me maudis sur plusieurs générations de ne pas avoir perçu qu'il s'agissait peut-être d'un signe de sa part et que j'aurais dû répondre d'une façon ou d'une autre...

Cette situation ambigue va durer... près d'un an et demi. Je ne me résous pas à changer ma façon de faire. D'une certaine façon, ce que j'ai me plaît : notre relation me permet d'être souvent avec lui, la plupart du temps seul, et je sais qu'il m'apprécie pour ce que je suis. On se complète. D'un autre côté, je suis frustré de ne pas avoir davantage car il fait désormais partie de mon imaginaire le plus intime (comme c'est bien dit... je ne vous fais pas de dessin...) et le besoin de contact physique, de tendresse ou d'un simple baiser devient urgemment urgent. J'en arrive à me convaincre de tout déballer, puis être obligé d'abandonner une fois devant lui, tellement il me désarçonne. Je bois sa présence, je m'en nourris. Les choses changent de façon imperceptible dès qu'il rentre dans la pièce.

Tout cela reste néanmoins extrêmement frustrant et de plus en plus pénible à vivre. Pendant les vacances de Noël, alors qu'on ne s'est pas vus depuis quelques jours et que sa présence me manque cruellement, je décide de l'appeler après le dîner. J'ai réfléchi à cet appel tout l'après-midi, enfermé dans ma chambre à peser le pour et le contre, à imaginer les situations possibles. J'ai conscience de prendre un chemin détourné pour pouvoir communiquer avec lui, mais je perds tous mes moyens quand je suis en face à face... alors le téléphone sera l'expression de mes sentiments.

Je l'appelle. Nous parlons pendant près d'une heure, de sujets aussi creux qu'inintéressants. Sa voix est toujours aussi douce et complice. On rit de choses bêtes qui n'ont que peu d'importance pour moi dans l'état de pression dans lequel je suis. Il a bien remarqué que je ne suis pas au mieux de ma forme, il me demande même pourquoi mais je ne parle pas beaucoup... Finalement, c'est lui qui va m'obliger à prendre les devants.

- Ahlala sacré Lucas... bon ben écoute je vais devoir y aller là, il est déjà 21h15...
- Non ! Phil, attends !

C'est sorti en un instant. Il est strictement impossible qu'il s'en aille, je dois lui faire savoir ! Je n'ai pas fait tout ça pour qu'il raccroche !

- Ben oui mais tu ne dis quasiment rien...
- Euh... oui...
- Qu'est-ce qu'il t'arrive ?
- C'est que j'ai quelque chose à te dire en fait... mais bon, voilà, c'est pas facile...
- Ben je t'écoute...
- Euh...

Je me souviens à cet instant précis d'entendre les battements de mon coeur résonner dans le combiné, ces "boums boums" assourdissants qui m'empêchaient de me concentrer sur la façon la plus posée d'amener le sujet. J'étais totalement dans le flou alors que j'avais répété cet instant au moins 50 fois un peu plus tôt dans l'après-midi. Pourtant, il faisait presque des efforts pour m'aider.

- T'as tué quelqu'un ?
- Non...
- Tu vas braquer une banque ?
- Pff non...
- Ben dis moi...
- Phil... je... tu es quelqu'un pour moi... et je... enfin...
- ...
- J'en suis pas certain mais je crois que j'aimerais aller plus loin avec toi... enfin... je... toi et moi quoi...

Avec peine, je lâche une formule sans équivoque, dont l'intensité est bien en-deça de ce à quoi je pense réellemment, mais c'est tout ce que je peux articuler à ce moment-là. S'en suit un blanc d'une durée qui me paraît incroyablement longue (dans les faits, sans doute pas plus de 5 secondes) où je suis littéralement noyé dans le bruit blanc de la ligne à attendre un signe de vie.

- Mais Lucas, je ne suis pas homo...

Je me prends cette remarque comme une gigantesque baffe dans la tronche. Tout s'écroule. Il ne dit pas qu'il ne veut pas sortir avec moi, il me renvoie vers un état presque médical, une définition forcément restrictive et sans nuances, une opposition binaire homo/hétéro, une incompatibilité ingrate et injuste, alors que je suis convaincu de l'aimer secrètement depuis plus d'un an et que je suis porté par quelque chose de beaucoup plus grand, de beaucoup plus élevé, qui se contrefiche de la norme et des dimensions des cases. Cette froideur me fait perdre pied, à tel point que je ne me souviens plus de la suite précise de la conversation. Sans doute des banalités du style qu'il s'en doutait, qu'il ne m'en veut pas, qu'il ne le dira à personne mais qu'il ne faut pas que je compte sur lui pour envisager davantage, et qu'on se voit à la rentrée.

Je raccroche avec la certitude absolue d'avoir tout gâché. S'en suit dans la soirée une errance morbide due à une douleur affreusement aigue et à une solitude extrême. Des sentiments aussi intenses que contraires m'emplissent la tête, et j'ai le coeur totalement vide, persuadé que je n'aurais jamais mieux dans ma vie que ce type qui m'a boulé en 30 secondes. Je marche, absent, je trebuche, je me penche, j'hésite... C'est une vue en hauteur sur la ville, vers 2h du matin, qui devient mon fil de vie. La myriade de points lumineux que j'observe depuis un lieu inédit, juste pour moi, me rappelle que la vie sera plus belle un jour. Sans quoi ce texte n'aurait sans doute jamais existé.

Le retour aux cours quelques jours plus tard est loin d'être évident. D'abord parce que je suis à plat et que j'ai beaucoup de mal à me pardonner d'avoir cru, d'avoir attendu, ou d'avoir été idiot à ce point. Ensuite parce que le revoir physiquement est difficile. Une douleur aggravée par les traditionnels voeux de bonne année, que Phil, sans doute avec la volonté de montrer qu'il est toujours mon ami, me fait à coup de bisous sur la joue... et en me demandant, les yeux dans les yeux, et d'une voix encore plus douce que d'habitude, si ça va. Ce à quoi je réponds "oui". Alors que l'intérieur répond franchement "non".

On perd progressivement contact. Phil devient plus distant, moins enclin à partager des moments à deux. J'ai également ma part de responsabilité : mis à découvert, avec mon grand coeur pataud rempli de sentiments bêtes qui ne doivent rien espérer de plus, je suis moins impliqué. Tout s'effiloche. Je ne vais plus chez lui. Une amie me demande même pourquoi elle ne nous voit plus ensemble et sur quel sujet on s'est fâchés. Et sa présence quotidienne en cours devient presque un poids. Le stage de fin d'études qui débute au mois de mars me permet de prendre un peu plus de distance. On ne se revoit quasiment plus, à part pour les exams et quelques soirées de promo ou chez nos amis communs. Par la suite, à une ou deux exceptions près, où j'apprendrai notamment qu'il est parti en volontariat en Afrique Noire, je n'aurai plus aucune nouvelle de lui.

Tous ces souvenirs sont restés très nets dans ma mémoire, quinze ans après. Je ne sais pas s'il y a une morale à l'histoire... Peut-être que cela ne sert à rien de s'enfermer dans un monde imaginaire bien capitonné, à l'abri de la réalité et de la brutalité de ce qui nous entoure ; la souffrance qui en découle pourrait être finalement bien plus destructrice que ce dont on cherche à se protéger.

Avec le recul, je ne regrette pas grand chose. J'ai vécu une expérience tourmentée, mais qui m'a permis de me construire et de grandir. Phil ne le saura sans doute jamais : il m'a fait comprendre de nombreuses choses de ma personalité. Il m'aura rassuré sur ma capacité à aimer un homme (même dans le vide...) et à assumer ce sentiment.

N'empêche... Je me demande combien il a eu de petits métis, ce nul :')




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