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Disparition de Pierre Seel, le seul Français déporté pour homosexualité à avoir témoigné
par XIII le 28 Novembre 2005 dans News / Général
12 commentaires


Récit des obsèques du seul Français déporté pour homosexualité à avoir témoigné.

9h30, ce lundi 28 novembre. Nous sommes moins d’une trentaine à patienter dans le froid. Enfin le cercueil est sorti du corbillard et porté dans l’église. Nous y entrons à sa suite. Un drapeau tricolore est étalé sur le cercueil, entouré de trois gerbes, dont une porte un ruban indiquant “A notre témoin de l’histoire". L’église des Dominicains de Toulouse est moderne, en béton, immense, glaciale. Parmi la vingtaine de personnes autour de moi, principalement des militants LGBT. Sur le banc en face de nous, de l’autre cpoté du cercueil, quelques membres de la famille de Pierre Seel, dont son ex-épouse et ses enfants.

En 1939, Pierre Seel avait 16 ans et habitait dans l'est de la France. Un jour, en draguant dans un parc où se rencontrent des homos, il se fait voler sa montre. Sans réfléchir, il va porter plainte au commissariat. En apprenant le lieu du vol, les policiers comprennent. Lorsqu'il sort du commissariat, Pierre Seel ne sait pas que son nom a été inscrit dans le fichier des homosexuels du commissariat, et que ce dépôt de plainte le conduira en enfer.

Quelques mois après l'invasion allemande, il est convoqué à la Gestapo. Il est arrêté, interrogé et torturé. Il raconte :

"Au début, nous parvînmes à résister à la souffrance. Mais après, ce ne fut plus possible. L’engrenage de violence s’accéléra. Excédés, par notre résistance, les SS commencèrent à arracher les ongles de certains d’entre nous. De rage, ils brisèrent les règles sur lesquelles nous étions agenouillés et s’en servirent pour nous violer. Nos intestins furent perforés. Le sang giclait de partout. J’ai encore dans les oreilles nos cris d’atroce douleur."

Le 13 mai 1941, il est déporté au camp de concentration de Schirmeck, à 30 km de Strasbourg :

"Aucune des horreurs de Schirmeck ne me fut épargnée. Je devins rapidement un pantin désarticulé sous les hurlements des SS, attaché à exécuter toutes sortes d’ordres et de tâches épuisantes, dangereuses ou simplement ineptes."

Un jour, il voit les gardiens du camp se saisir de Jo, 18 ans, son premier amour :

"Ils lui enfoncèrent violemment sur la tête un seau en fer-blanc. Ils lâchèrent sur lui les féroces chiens de garde du camp, des bergers allemands qui le mordirent d’abord au bas-ventre et aux cuisses avant de le dévorer sous nos yeux. Ses hurlements de douleur étaient amplifiés et distordus par le seau sous lequel sa tête demeurait prise. Raide et chancelant, les yeux écarquillés par tant d’horreur, des larmes coulant sur mes joues, je priai ardemment pour qu’il perde très vite connaissance. Depuis, il m’arrive encore souvent de me réveiller la nuit en hurlant. Depuis plus de 50 ans, cette scène repasse inlassablement devant mes yeux. Je n’oublierai jamais cet assassinat barbare de mon amour. Sous mes yeux, sous nos yeux. Car nous fûmes des centaines à être témoins."

Après plusieurs mois passés dans plusieurs camps de concentration, Pierre Seel est enrôlé de force dans l'armée allemande et doit aller se battre sur le front russe. A la Libération, comme la plupart des déportés, il ne peut pas parler de l'enfer qu'il a vécu. Les déportés ne peuvent pas raconter, et ceux qu'ils retrouvent ne veulent de toute façon pas entendre ça. En plus des autres, Pierre Seel a une autre raison de ne pas parler : la cause de sa déportation. "L'homosexualité était synonyme de honte et de péché mortel dans la société catholique et bourgeoise d'après-guerre", explique-t-il. Il se marie pour "vivre comme les autres". Il a quatre enfants. "Mais je n'ai jamais oublié ma vraie nature et mon ami Jo. Je pleurais chaque fois que je faisais l'amour à ma femme. Le spectre de Jo me hantait."

Mais en 1982, il est révolté par des propos homophobes de l'évêque de Strabourg. Et il parle, 40 ans après sa déportation. "Pendant 40 ans, j'ai vécu avec un mouchoir sur la bouche" dira-t-il plus tard. En 1994, il écrit un livre : "Moi, Pierre Seel, déporté homosexuel". Grâce à lui et au soutien de quelques militants, la reconnaissance de la déportation homosexuelle se fait, lentement et surtout très tardivement. Lionel Jospin, alors Premier ministre, l'évoque en 2001. Puis, en avril 2005, Jacques Chirac la nomme :

"En Allemagne, mais aussi sur notre territoire, celles et ceux que leur vie personnelle distinguait, je pense aux homosexuels, étaient poursuivis, arrêtés et déportés" dit le Président de la République à l'occasion de la Journée nationale du souvenir des victimes et des héros de la déportation.

Et aujourd'hui, nous sommes moins de trente aux obsèques de celui qui a permis tout cela. Le jeune prêtre dominicain qui conduit la cérémonie rappelle que le défunt a vécu “l’indiscible” alors qu’il était encore très jeune. “Il a été broyé par la barbarie du régime nazi” et “en a été blessé à vie“, assène-t-il. Il rappelle également qu’après la Libération, on ne parlait pas de la déportation, et que Pierre Seel avait une double raison pour ne pas en parler. Mais, poursuit le prêtre, des années plus tard, Pierre Seel avait eu le courage de raconter son histoire, ce qui lui avait à nouveau causé des souffrances.

Il fait ensuite le tour de cercueil avec de l’encens, dont l’odeur parvient lentement jusqu’à nos narines. Puis il aperge le drapeau d’eau bénite. A l’issue de la cérémonie, le cercueil est sorti de l’église pendant que le chant des déportés (chant des marais) monte vers la voute de l’église. Nous sortons. Le corbillard s’en va, la famille le suit

Pierre Seel va être inhumé à Bram, à 75 kilomètres de Toulouse. Le vieux cimetière est plein, et c’est dans une extension, où ne se trouve qu’une vingtaine de caveaux et qui ressemble, pour le reste, plus à un terrain vague qu’à un cimetière, qu’il va être enterré. Bizarrement, la famille reste à une cinquantaine de mètres du caveau alors que le cercueil y est descendu et que la pière tombale est remise en place. Nous sommes derrière la famille. Les opérations de remise en place de la pierre sont longues et bruyantes, peu propices au recueillement, et laissent même un sentiment de malaise.

Enfin, tout le monde s’approche du caveau, où se trouvent cinq gerbes, dont une ceinte d’un ruban tricolore. Après quelques minutes de recueillement, nous partons. En quittant le parking, nous faisons au revoir de la main à l’un des fils de Pierre Seel, qui nous répond avec un sourire. Nous repassons devant le cimetière, où nous saluons pareillement de la main le reste de la famille, qui nous regarde sans un seul geste. Le passé de Pierre Seel n’est visiblement pas digéré par tout le monde…

Pour beaucoup de gays, aujourd’hui, la déportation homosexuelle ne signifie rien ou pas grand chose. Pourtant, l’histoire de Pierre Seel et des milliers d’autre homosexuels déportés pour ce motif fait partie de notre histoire, et chaque gay devrait se sentir concerné, parce que cette horrible expérience représente la pire illustration de ce que peut provoquer l’homophobie.

En regardant le cercueil recouvert du drapeau français, puis la tombe ornée de gerbes, j’avais en tête les extraits du témoignage de Pierre Seel que j’ai publié ce week-end sur mon blog. Et je me disais que l’homophobie existe toujours, et je repensais à un reportage de Canal + sur les agresseurs de David Gros, un jeune gay violemment tabassé à Marseille en 2004. L’un d’eux, visage masqué, disait que les pédés, “il faudrait leur enfoncer des batons dans le cul pour qu’ils voient que ça fait mal“. Est-il si loin de ça que les tortionnaires de Pierre Seel qui l’ont violé avec une règle de bois brisée en deux, provoquant aux intestins des blessures dont il a souffert jusqu’à la fin de sa vie ?

Non, ils n’en sont pas si loin. L’homophie est toujours présente, personne ne peut affirmer qu’aucun homo ne vivra jamais plus les horreurs subies par Pierre Seel, et c’est pour cela que son histoire fait partie de celle de tous les gays et lesbiennes.

en savoir plus:[url] http://www.triangles-roses.org/[/url]




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