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Madame Bovary au fight club : Madame Bovary c'est pas moi, mais c'est bien quand même...
par Olivierz le 2 Avril 2010 dans Art et Culture / Livres
7 commentaires


A tous ceux qui crevèrent d'ennui en lisant Madame Bovary, je dédie cet article. Surtout s'ils décident de le relire !

Règle numéro 1 : Tu ne parles pas du fight club.
Règle numéro 2 : Tu ne parles pas du fight club.
Règle numéro 3 : Il n’y a pas de règle numéro 3


Commençons donc par l'histoire...

I - L'histoire

Nous sommes en Normandie, dans la région de Rouen, dans la première moitié du XIXe, vraisemblablement avant 1848. Province conservatrice, dévote et médiocre.
Flaubert commence par nous raconter l'enfance de Charles Bovary. Eh oui, on n'embraye pas avec Emma : elle sait se faire désirer, la coquine !
Le jeune Charles est issu des amours tumultueuse d'une femme pieuse et d'un ancien militaire qui se fait fort de commander une andouille le vendredi saint. Son père est un homme qui veut une éducation spartiate, tandis que sa mère cherche plutôt l'épanouissement de cet enfant qu'elle couve affectueusement. Il déçoit néanmoins les espoirs placés en lui, et ne deviendra pas médecin mais seulement officier de santé.
On lui organise un mariage d'intérêt avec une veuve bien plus âgée, Héloïse. Si elle n'est pas de toute première fraicheur aux yeux du fils, les parents y voient une femme ayant une bonne rente. Couplée aux revenus de leur fils, elle devrait leur assurer un bon niveau de vie.
Puis un jour, Charles va en pleine nuit soigner la jambe cassée d'un riche paysan, le père Rouault. Il a également remarqué le joli minois de sa fille, Emma.
Les deux jeunes gens sympathisent.
Emma a été élevée chez les soeurs. Elle connait la musique et s'est gorgée d'histoires romantiques. Elle ne rêve que du Grand Amour, et se morfond dans sa ferme du bocage normand.
Aussi la rencontre de Charles est pour elle un heureux évènement, inattendu et providentiel.
La mort d’Héloïse tombe donc à pic, et Charles peut, après son veuvage, se fiancer à Emma.
Des fiançailles, on passe au mariage, avec l'approbation de M. Rouault.
Emma voulait un mariage original, en pleine nuit avec des chandelles. Elle devra se contenter d'un mariage des plus banals. De ceux où l'on se fait chier, assis à s'empiffrer pendant des heures. La description particulièrement féroce qu’en fait Flaubert est un grand moment d’ironie salutaire : on se croirait chez Pierre Jourde décrivant un diner de têtes dans Festins secrets.
Puis c'est la vie banale d'une femme de médecin.

"Mais c’était surtout aux heures des repas qu’elle n’en pouvait plus, dans cette petite salle au rez-de-chaussée, avec le poêle qui fumait, la porte qui criait, les murs qui suintaient, les pavés humides ; toute l’amertume de l’existence, lui semblait servie sur son assiette, et, à la fumée du bouilli ,il montait du fond de son âme comme d’autres bouffées d’affadissement." (Première partie, Chapitre IX)

"Le charme des voyages, c’est que, où que j’aille, c’est petite vie, vie minuscule. Je vais à l’hôtel savon minuscule, shampoings minuscules, carrés de beurre pour un, lotion dentifrice minuscule, brosse à dent à usage unique. Vous vous pliez au creux d’un siège d’avion standard. Et vous voilà géant. Le problème, c’est que vous avez les épaules trop larges. Vos jambes modèle Alice au pays des merveilles mesurent tout soudainement des kilomètres, si longues qu’elles touchent les pieds de la personne assis devant vous."
Fight Club

Un heureux évènement vient rompre cette monotonie.
Le couple est en effet invité à un bal donné par des nobles. A l'émerveillement d'Emma répond la balourdise de Charles. Emma y entrevoit en effet cette vie de passion, de luxe et de volupté à laquelle elle aspirait. Au lieu de quoi, elle occupe ses journées entre les déplacements de son mari et la compagnie de sa bonne.
Pas très glamour.

"la parole humaine est comme un chaudron fêlé où nous battons des mélodies à faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les étoiles." (Deuxième partie, Chapitre XII)

Emma et Charles emménagent ensuite à Yonville.
Elle y fait la connaissance d'un jeune clerc de notaire, Léon Dupuis.
Entre eux nait immédiatement une tendresse amoureuse. Hélas, ils ne passeront pas à l'acte, et Léon ira faire son droit à Rouen. Emma brule de la passion telle qu'elle l'a lu chez les romantiques, telle qu'elle en rêve.
Son mari sympathise lui avec Homais, un pharmacien voltairien qui exècre la religion, mais reste un fervent déiste. Ses fréquents débats avec l'abbé Bournisien ne manquent pas de sel, et sont l'occasion pour Flaubert l'athée de renvoyer dos-à-dos voltairiens et cléricaux qui communient dans la foi en dieu.
Mais revenons à Emma.
Ce n'est qu'avec Rodolphe que la gourgandine sautera le pas et fera pousser des cornes à Charles.
Il était venu faire faire une saignée à l'un de ses employés, et c'est aussitôt le coup de foudre.
Il faut dire que Rodolphe Boulanger de La Huchette (du nom du domaine qu'il a acheté à Yonville) ne manque pas d'atout. C'est un homme à femme, doté d'une rente annuelle de 15.000 livres !
C'est à l'occasion d'une fête agricole qu'ils sautent le pas. Lors des discours officiels, pompeux et médiocres, dont Flaubert nous livre quelques échos croustillants (il faut dire que le bougre avait lu maints discours de comices agricoles, afin d'offrir une magnifique combinaison de médiocrité, de proto-langue de bois) ils se réfugient dans la mairie et Rodolphe lui met la main... sur sa main ! Emma se consume aussitôt sur le brasier de la passion..
Hélas pour elle, Rodolphe voit plutôt les choses sous un angle plutôt libertin. Il est heureux d'avoir séduit Emma, et la voir de temps à autre lui suffit amplement. Aussi se défile-t-il lâchement quand Emma lui propose de fuir ensemble, pour vivre leur passion romantique.
Car, faut-il le rappeler, dans cette France bigote et contre-révolutionnaire, le divorce, ce poison révolutionnaire est interdit !
[Il ne sera rétabli que sous la Commune ; puis par la IIIe République (d’abord très restrictif en 1884, contrairement à la Commune, puis peu à peu libéralisé).]
Il faut quand même préciser qu'Emma a eu une fille avec Charles : Berthe.
Rodolphe ne se voit déjà pas fixé avec une femme, encore moins avec un enfant sur les bras.
Il décide donc de planter Emma, qui se retrouve avec son manteau de fuite et ses caisses sur les bras ! Commandés à Lheureux, ils vont être le début de la fin. Car Emma va alors dépenser sans compter, cumulant crédits sur escomptes, et enfonçant peu à peu son ménage dans le surendettement, sans jamais rien en dire à son époux.
Emma se retrouve donc seule, plaquée par Rodolphe, endettée jusqu'au coup. Autrement dit, dans une situation fort délicate.
Mais par un heureux hasard, elle va à l'opéra avec son mari et y retrouve Léon !
Flaubert, au comble de l’ironie, les fait se rencontrer lors d’un opéra inspiré d’un livre de Walter Scott, traitant d’une passion tragique…
Enfin le bonheur, vous demandez-vous alors ?
Il est vrai que Charles, ce grand naïf, ne se doute de rien, et laisse Emma reprendre des leçons de musique à Rouen. Officiellement du moins, car officieusement, elle se rend à l'hôtel pour un 5 à 7 avec Léon. Amante passionnée, extravagante et possessive, Emma veut couvrir son amant de cadeaux, et s'enfonce encore dans les dettes.
Jusqu'au jour où, rumeur aidant, Léon est obligé de quitter Emma.
Las d'attendre, Lheureux a fait appel à la justice pour recouvrer ses créances. Un huissier vient donc estimer les biens d'Emma, en l'absence de Charles.
Ne pouvant accepter cela, Emma décide d'aller prendre du cyanure dans le grenier de Homais, et se suicide. Elle agonise pendant de longues heures, ratant aussi bien son suicide que sa vie.
Charles, qui avait perdu son père, se brouille maintenant avec sa mère.
Il découvre alors les preuves de l'infidélité d'Emma : les lettres de Rodolphe.
Brisé par le chagrin, il renoue avec sa mère, puis se suicide à son tour. C'est elle qui, à la mort de Charles, prendra en charge Berthe.
Las ! La mère ne survit guère à son fils, et c'est une vague tante qui prend la charge de Berthe. Très pauvre, elle est contrainte d'envoyer Berthe à l'usine.
Léon s'est marié, et est heureux en ménage.
Rodolphe, toujours aussi séduisant, vit son célibat dans la plus grande joie du conquérant.

Rideau.

II - Le livre

a/ Justice
Poursuivi en correctionnelle pour outrages aux bonnes moeurs et à la religion, Flaubert sera relaxé, grâce à la plaidoirie de son avocat.
Baudelaire lui, poursuivi à cause d’une critique parue dans Le figaro, n’aura pas cette chance.

b/ Flaubert, littérature et époque
Le livre est très intéressant, par les ruptures qu'il introduit dans la littérature.
En effet, Flaubert s'inspire d'un fait divers pour écrire son roman, devançant ainsi largement Truman Capote, et anticipant le polar (ce dont Jean-Patrick Manchette lui sera grandement reconnaissant).
Il en tire un roman qui lui offre l'occasion rêvée de tirer à boulets rouges sur son temps (voir II c).
Loin d'être une héroïne féministe, femme libre immolée sur l'autel de l'étroitesse de son époque, Emma est au contraire une héroïne de son temps, triste et fade comme un dimanche de pluie en Normandie, c'est-à-dire comme un dimanche en Normandie.
Alors que l’époque est encore romantique, avec les amours impossibles et les passions tragiques de Chateaubriand, Flaubert n’emploie les poncifs romantiques que pour mieux les ridiculiser.
De la rêverie face aux ruines (" RUINES : Font rêver et donnent de la poésie à un paysage." Dictionnaire des idées reçues) à l’admiration pour Lamartine ("Il ne restera pas de Lamartine de quoi faire un demi-volume de pièces détachées. C'est un esprit eunuque, la couille lui manque, il n'a jamais pissé que de l'eau claire." Correspondance : hé oui, Flaubert se lâche dans sa correspondance) en passant par Bérenger et consorts. Emma aime tout ce que son époque aime, tout ce que Flaubert conchie.
Il a même choisi de se distancier, en refusant de s’incarner dans un personnage, laissant le " je " dans la bouche de plusieurs. Narrateur distant, il châtie sans pitié -mais avec jubilation- la médiocrité humaine. Il met d’ailleurs avec grande joie dans la bouche de ses personnages les pires bêtises et les pires préjugés de son époque, et ce bien au-delà des comices. Homais en est un parfait exemple, une sorte de Prud'homme avant l'heure.
Emma n’est donc que le produit de son époque et de son milieu.
Desprogiens en diable, Flaubert écrit donc un roman au second degré, où rien n’est à prendre au sérieux. C’est aux illusions romantiques qu’il s’attaque, pour n’en laisser qu’un tas de ruines.

"ILLUSIONS : Affecter d'en avoir beaucoup, se plaindre de ce qu'on les a perdues." (Dictionnaire des idées reçues)

Flaubert impose le réalisme à la force du poignet, dissipant les brumes romantiques. La grandeur est finalement inaccessible à l’humanité. La médiocrité en devient presque ontologique, car aucun personnage ne sort grandi de cet allègre jeu de massacre.

"On a dit que nous dansions sur un volcan ; la comparaison est emphatique ! Pas du tout ! Nous trépignons sur la planche pourrie d'une vaste latrine. L'humanité, pour ma part, me donne envie de vomir, et il faudrait aller se pendre, s'il n'y avait, par-ci par-là, de nobles esprits qui désinfectent l'atmosphère." (Correspondance : quand on dit qu'il s'y lâche !)


c/ Appareil critique de l’édition Gallimard, collection Folio classiques
Excellent. Entre les extraits de la correspondance de Gus’ et les citations judicieuses de son impayable Dictionnaire des idées reçues.


d/ Madame Bovary et Manchette : le néo-polar
Manchette avait une énorme admiration pour Flaubert en général, et pour ce roman en particulier.
Le choix de Flaubert, d’introduire la vie réelle par le fait divers plutôt que de la recréer en pompe grandiose et emphatique a été parfaitement intégré par le maître du néo-polar. Par exemple, Flaubert reprend des artistes –en particulier Bérenger- qu’il intègre à son roman. S’il ne dit pas le mal qu’il en pense, il le fait admirer à ses personnages, ce qui en dit long. On y retrouve aussi cette distance par rapport à des personnages finalement peu reluisants, et qui n’ont de héros que leur qualité de personnage de roman. Héros sans héroïsme aucun, dépassé par leur destin, ils ratent la porte de l’histoire (voire de l'Histoire dans L'éducation sentimentale).
Tant que vous y êtes, jetez un coup d’œil sur l’excellent Le petit bleu de la côte ouest, l’un des Manchette les plus flaubertiens. Georges Gerfault aime le jazz west-coast du label Blue note (D’où le titre), alors que Manchette n’aimait que le free. Tout est Bovary chez ce personnage, qui se noie dans les évènements. On y retrouve la réalité dans le roman, avec les comics, des noms de marques. Une distance moqueuse de l’auteur vis-à-vis de son perso.
Zyeutez aussi l’adaptation BD de Tardi, elle est exceptionnelle.



Nihiliste, Flaubert, tel Palahniuk –cet autre Atilla littéraire- ne laisse derrière lui qu’un tas de ruines.
Ces ruines, ce sont les valeurs, les convenances, la bienséance, les idéaux…
Du XIXe au XXIe siècle, tous aussi médiocres malgré l'évolution des moeurs et des mentalités.
Car il n’y a rien à sauver, absolument rien à sauver dans l’époque, ni Yonville, ni Emma, ni son benêt de mari, ni ses amants.
Ni les catalogues Ikéa dans Fight club.
Tout n’est que sarcasme et moquerie, satire et destruction. Flaubert ne promeut rien, n’affirme rien, ne défend rien. Il ridiculise tout et se sert pour cela du poison le plus létal pour la médiocrité, du cyanure de la platitude et de la vulgarité : l’humour.



Règle numéro 1 : Tu ne parles pas de Madame Bovary
Règle numéro 2 : Tu ne parles pas de Madame Bovary
Règle numéro 3 : Il n’y a pas de règle numéro 3




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