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Le gay savoir : les petits cours d'histoire des arts 2 : Hippolyte Flandrin
par Ray Steam le 11 Avril 2011 dans Art et Culture / Divers
8 commentaires


Deuxième leçon : comment, sous forme de lettre ouverte, un bon père de famille se retrouve chef de file de la peinture homoérotique du XIXème siècle.

Les petits cours d’histoire des arts gays*
Il s’agit ici de porter un regard (donc forcément subjectif) sur les œuvres d’artistes soit avérés gays, soit dont la charge érotique ou sensuelle masculine est suffisante pour s’offrir une lecture orientée vers l’homosexualité. Les partis-pris non homologués par les éminents spécialistes et biographes sont entièrement assumés !

* : Mesdemoiselles les lesbiennes, les arts plastiques ayant été jusqu’à peu un des bastions du sexisme et de la misogynie (reléguant au passage des artistes majeures comme Sonia Delaunay dans les champs décoratifs pour ne pas à en subir la concurrence !), les auteurs sont désolés de ne pouvoir traiter très majoritairement que d’artistes masculins.


Hippolyte Flandrin - Lyon, 23 mars 1809 – Rome, 21 mars 1864

Cher Hippolyte,

Vous seriez bien étonné d’apprendre ce que l’on dit de vous, au XXIème siècle. Vous étiez, dit-on, d’un caractère doux, extrêmement timide, un peu mélancolique, souffrant d’un cruel manque de confiance en soi. Vous seriez peut-être maintenant complètement oublié, avec votre frère, anciens élèves préférés d’Ingres restés dans l’ombre de leur maître, s’il n’y avait eu vos Envois de Rome. Quelques figures d’étude qui vous désignent maintenant comme un chef de file de la peinture homoérotique du XIXème siècle.

Enfant, à Lyon, vous étiez fasciné par les batailles, les défilés militaires, les régiments en parade. Puis vous monterez à Paris, et Ingres vous y attendra, vous et votre frère, qu’il appellera « Les enfants de mon cœur ». Dans votre petite chambre de la Rue Mazarine, vous vous nourrirez d’Homère, de Virgile, de Plutarque. Ingres vous formera à l’imitation de l’Antique, influencé par l’enseignement de David, mais aussi à l’imitation de la nature, pour sortir du carcan académique, et surtout par le sentiment de la chose vue.

Vous obtenez le Prix de Rome tant désiré en 1832, avec une œuvre inspirée de la légende grecque « Thésée reconnu par son père ». Déjà la Grèce … C’est votre ami Lacuria qui posera, nu, les parties pudiques cachées par un plat de côtelettes. On vous reprochera votre prosaïsme, néanmoins le tableau fera forte impression : le réalisme vous distinguera des autres concurrents. A Rome, vous vivrez dans la familiarité de Giotto, Fra Angelico, Raphaël, qui vous apprendra à allier l’intemporel au charnel.

Votre premier envoi de Rome est une figure d’étude exigée par le règlement. Vous avez 24 ans quand vous peignez votre « Polytès, fils de Priam, observant les mouvements des Grecs vers Troie ».



Encore la Grèce. Une académie, une recherche menée sur un modèle vivant : quelque jeune romain dessiné d’après nature. Il est pourtant bien peu académique, votre Polytès. Ingres lui blâmera sa coiffure, qui n’est pas grecque mais du Moyen-âge, et sa toison pubienne est bien suggestive … Combien d’adolescents mal dans leur peau en visite au musée de Saint-Etienne ne se sont-ils pas arrêtés devant cet éphèbe nu, ce fils de roi sans aucun signe d’apparat monarchique, suscitant leur émoi, leur rêverie …

Je ne vous parlerai pas de votre Euripide, passé au musée de Montauban. Devenu noirâtre et très mal conservé, il est quasiment invisible et paraît-il très décevant aux yeux de mes contemporains.

Votre figure d’étude suivante sera un jeune berger assis.



Ce jeune berger, que vous avez offert à votre professeur de Lyon, est pourtant un peu étrange. Mâle et gracieux à la fois, imposant, devant une végétation qui rappellera curieusement le Douanier Rousseau. Quand le Berger arrive à Paris, on loue l’effort de poésie, le réalisme virgilien. Le XXIème siècle a quelque peu oublié Virgile, il est moins poétique et cherche les sens cachés. La main crispée désigne ce qu’elle est censée dérober au regard. Derrière le drap, elle est comme une invitation au plaisir. Les mauvaises langues diront que le bâton qui dépasse du drap ne fait qu’exacerber la virilité du personnage. Qu’il est donc ambigu, ce petit berger qui se laisse peindre par un garçon pas beaucoup plus âgé que lui, dans l’intimité de votre atelier à Rome. J’avais le même âge quand je tentai de le voir, au Musée de Lyon. Il en était bizarrement absent. Absent des cimaises, comme des catalogues en vente à la boutique du musée. Le petit berger trop ambigu se trouvait peut-être caché dans les réserves …

Ce qui sera considéré maintenant comme votre chef d’œuvre est devenu une véritable icône gay. Mais vous ne connaissiez pas ce mot, il n’existait pas à votre époque, ou ne revêtait pas le même sens qu’aujourd’hui. Ce « Jeune Homme Nu assis sur un rocher » sera votre envoi de quatrième année.



Vous commencerez à le peindre à 26 ans. Il sera très bien accueilli. Théophile Gautier défendra votre étude, en disant qu’elle plaît autant et plus qu’un tableau. Il dira « L’art s’y exprime lui-même, sans autre préoccupation ». Des générations d’homosexuels se reconnaîtront dans cette toile. Ils y verront la solitude, la mélancolie, parfois inhérentes à leur condition, associées à la beauté masculine. Une foule d’artistes la copieront. Le plus célèbre sera le Baron Wilhelm Von Gloeden, qui aimera plus tard, lui aussi, ces adolescents italiens qu’il photographiera sans relâche dans sa villa de Taormine en d’innombrables scènes d’Arcadie dont il inondera les cours d’Europe. Il en fera un cliché presque en tout point similaire, qu’il intitulera « Caïn ».

Mais le temps de Rome finira par être révolu, il vous faudra revenir en France. Vous serez un célèbre peintre à votre époque, croulerez sous les commandes et serez apprécié. Vous vous marierez. Votre carrière sera consacrée à la peinture religieuse et, parallèlement, aux portraits. Même l’Empereur vous commandera le sien. Celui de votre épouse n’est rentré au Louvre qu’en 1984, bien après le Jeune Homme Nu, que Napoléon III achètera déjà en 1857. Pendant que vous vous consacrerez aux fresques religieuses, dans la froideur humide des églises, une génération d’artistes du nom de Renoir ou Manet se préparait à vous engloutir, vous et votre génération, dans les oubliettes de l’histoire.

De santé fragile, vous repenserez à l’Italie. Vous mourrez à Rome, que vous aviez tellement aimé, jeune, peignant ces modèles romains qui vous rappelaient les poèmes de Virgile que vous affectionniez tant. Les toiles qu’ils vous ont inspirées vous sauvent de l’oubli.




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