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Le gay savoir : les petits cours d'histoire des arts 1 : Gustave Caillebotte.
par zphyr le 8 Avril 2011 dans Art et Culture / Divers
12 commentaires


Première leçon : quand on ne peint que des garçons le plus dénudé possible dans des scènes très réalistes de la vie quotidienne, est-ce qu'on est un peintre gay, même si on est chef de file du groupe impressionniste ?

Les petits cours d’histoire des arts gays*
Il s’agit ici de porter un regard (donc forcément subjectif) sur les œuvres d’artistes soit avérés gays, soit dont la charge érotique ou sensuelle masculine est suffisante pour s’offrir une lecture orientée vers l’homosexualité. Les partis-pris non homologués par les éminents spécialistes et biographes sont entièrement assumés !

* : Mesdemoiselles les lesbiennes, les arts plastiques ayant été jusqu’à peu un des bastions du sexisme et de la misogynie (reléguant au passage des artistes majeures comme Sonia Delaunay dans les champs décoratifs pour ne pas à en subir la concurrence !), je suis désolé de ne pouvoir traiter très majoritairement que d’artistes masculins.


1. Gustave Caillebotte, homo-érotisme du quotidien (je commence par lui puisque l’actualité nous offre une exposition de ses œuvres au musée Jacquemart-André jusqu’en juillet 2011).



Gustave Caillebotte (1848-1894) est le grand oublié de l’impressionnisme, du fait de sa modestie, de son statut de bourgeois riche (il ne vendit presque pas de tableaux), collectionneur (son legs à l’état est la collection impressionniste du musée d’Orsay) et de la brièveté de sa période engagée. Il reste que son œuvre d’une incroyable modernité formelle, étonne voire trouble par sa constance à magnifier le corps masculin dans son quotidien.




Le principal coup d’éclat est une de ses premières œuvres abouties et la plus célèbre : Les raboteurs de parquet (1875). Ce tableau fit scandale par l’inconvenance de son sujet : trois ouvriers torse nu, s’échinant à la tâche à genou sur ce parquet aliénant. La vue plongeante, le vide laissé entre le spectateur et les sujets, les murs nus gris et la rambarde de fenêtre qui transforment l’espace en prison relèvent d’une construction qui se joue de la perspective avec maestro, au profit d’une expression directe et forte. Mais l’érotisme de ces bustes nus, aux muscles fins et actifs, est en vérité donné par la domination du spectateur supposé debout, tandis que ces trois pauvres ouvriers suent au travail, les bras tendus comme suppliants.
Nul autre endroit dans le tableau ne retient le regard que ces corps splendides surpris dans l’action. Mais plus étrange encore, la vision de Gustave Caillebotte pour forte qu’elle soit est douce et empathique, pour ne pas dire sensuelle et emplie de désir. La lumière jaune pâle d’un soleil de printemps illumine les corps, mais malgré la dureté de la composition, où le raboteur de gauche est séparé des deux autres et coupé par le cadre, ces derniers formant un couple accordé, comme s’ils travaillaient en rythme, et le regard complice qu’ils s’échangent, finit de rendre perplexe.

Rien ne permet de dire si Gustave Caillebotte a eu une vie homosexuelle, on se contentera de remarquer l’anormalité pour l’époque de sa vie sentimentale : d’une extrême discrétion, il finit par s’afficher à 32 ans avec une maîtresse de 17 ans, qu’il cantonne dans sa maison de Gennevilliers quand lui vit encore avec son frère jusqu’au mariage de celui-ci. Il ne se mariera jamais. Misogyne, Gustave aime les univers masculins comme Le cercle de Voile de Paris, ou les réunions de peintres dans des cafés souvent interdit aux femmes.



Une autre série très masculine est celle des « périssoires »(1876), petits canots à fond plat qui faisaient la joie des sportifs du dimanche à la fin du XIXème siècle. Là encore, les muscles bandés, les poses équivoques soit des rameurs écrasés sous nos yeux, soit ouverts avec un effet de perspective conduisant le regard au pubis, titillent qui s’intéresse à l’érotisme viril.



On peut lire ses œuvres majeures toujours avec un étonnement du comportement des personnages qui y figurent : le peintre en lettre regarde-t-il son travail ou son compagnon juché sur l’échelle ? Le promeneur du Pont de l’Europe ne se penche pas pour deviser avec sa compagne, mais pour mieux observer cet homme du peuple accoudé à contempler avec stupeur les trains. La structure métallique dans les deux versions du pont est d’ailleurs un découpeur de castes, écrasant les hommes, une menace contre la liberté d’être ce que l’on est.



Très peu de personnages féminins dans l’œuvre de Caillebotte, essentiellement de la famille, quand Renoir l’érotomane et Degas en surpeuplent leurs toiles ! Des hommes, souvent seuls, confrontés aux structures contraignantes de leur environnement comme ces rambardes de balcon qui les empêchent d’accéder à la vraie vie du boulevard et qu’ils se contentent d’observer d’en haut, comme si leur classe leur en interdisait l’accès. Du reste, les vue plongeantes du balcon sont impressionnantes de modernité.



Gustave Caillebotte ne va pas chercher ses sujets bien loin : ce sont ses amis, son appartement, sa maison, sa rue. Vers 1880, il entame une série de scènes d’intérieur, toujours dans son salon, où les raccourcis de perspective sont tellement audacieux, qu’un spectateur inattentif pourrait penser à une maladresse technique. A ce titre, la Femme lisant dans un intérieur est sidérante : occupant toute la moitié droite du tableau, ce portrait de Charlotte Berthier, la « compagne » du peintre, semble écraser de son journal un homme allongé à l’arrière plan et donc beaucoup plus petit, en train de lire lui aussi. Les personnages une fois de plus sont neutres, assez inexpressifs et nullement malveillants. La composition de l’œuvre a fait jaser et l’on parla du « petit mari ». Mais quelle est donc cette femme assez belle mais si peu voluptueuse, qui prend toute la place devant tandis qu’immanquablement l’œil s’échappe sur la gauche pour aboutir à cette silhouette d’homme floue et donc plus sensuelle ?


Après une ultime querelle avec Degas en 1882 lors de l’organisation des expositions impressionnistes, Gustave Caillebotte lâche l’affaire et se tourne vers l’architecture navale et l’horticulture, ne peignant que ses réalisations sans soucis esthétiques. Pourtant, à quelques reprises, il crée quelques images surprenantes et même une particulièrement brûlot : Homme sortant du bain 1884. Quand Degas comme d’autres signe une « femme sortant du bain », Caillebotte nous propose un homme nu, de dos, dans sa salle de bain. Jusqu’à présent les nus masculins étaient livrés sous prétexte de scènes mythologiques ou guerrières, très loin de la vie réelle. Ici, comme dans les autres œuvres de l’artiste, le spectateur se sent voyeur d’une scène qu’il aurait surpris au détour d’une porte mal fermée. Et la carnation du corps est si tonique, la touche si charnelle qu’on ne peut faire abstraction de l’homo-érotisme dégagé. De la ronde musculation jusqu’au scrotum que l’on aperçoit entre les jambes, tout galvanise le désir. Enfin, en abandonnant à regret la contemplation de ce corps, on considère la forme phallique de la baignoire sur le côté, pointée vers l’anus lieu interdit de tant de plaisirs espérés.

Cette œuvre pose le problème de l’image consciente ou inconsciente : acte manqué de la part d’un peintre qui recommençait plusieurs fois ses esquisses jusqu’à obtenir la composition qui lui convenait ? Une première tentative du personnage assis s’essuyant la jambe n’a pas eu la finition de ce tableau-ci. Et pourquoi diable alors que le combat esthétique ne le préoccupe plus, se lancer dans cette aventure plus que scabreuse pour l’époque ? Gustave Caillebotte a-t-il enfin eu accès au plaisir homosexuel, et par ce nouvel épanouissement de lui-même, sent-il le besoin d’en laisser une image qui, nourrie de son espièglerie, sera cryptée de la banalité du quotidien, mais fort lisible pour qui se donne la peine de la contempler ? Incapable de me prononcer, je laisse donc ouverte la question, bien que je doute qu’un tempérament aussi précis, érudit et obstiné que l’était Gustave puisse passer autant d’énergie créatrice sans en maîtriser les fondements.



Alors Gustave Caillebotte s’impose doucement comme le peintre gay de la modernité, la première image homosexuelle issue et dégagée du carcan pudibond et puritain de la bourgeoisie du XIXème siècle. Est-ce aussi pour cette raison inavouable qu’il resta dans l’ombre de ses amis impressionnistes qu’il aida sans compter et à qui il aurait tellement voulu ressembler ? Son œuvre est unique, pionnière des cadrages les plus modernes de la photographie et du cinéma (qui naquit moins d’un an après sa mort prématurée) mais sa sensualité virile est bien là, perceptible par tous ceux qu’elle concerne. Et même lorsque le sujet n’est pas explicite, il y a de la volupté à peindre ce qui touche l’intimité de l’homme. Témoin cette série de trois petites toiles peintes peu avant sa mort, représentant le linge qui sèche et qui tirant sur son fil, est sur le point de s’envoler. C’est le printemps, la touche est vive et joyeuse. Sur la première, on voit l’origine de l’étendage : une caserne et son drapeau, sur les deux autres, l’envolée hédoniste et charnelle d’un linge qui contint l’objet désiré. Prémonition de l’abolition d’un interdit qui dût peser sur cet homme généreux et épris de liberté.




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