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"Sixteen"
par Mim le 9 Mars 2006 dans Art et Culture / Divers
7 commentaires


Une nouvelle tirée de ma vie, écrite il y a pratiquement deux ans... Histoire de Trish et Maxime, d'une fille qui en aime une autre, d'une autre qui ne la comprend pas.

Voilà "Sixteen", une nouvelle que j'avais présenté à un concours et qui a été sélectionné, enfin bref peut-être certaines personnes vont-elles se reconnaitre ou peut-être pas... du moment que vous aimez... comme le post est beaucoup trop long si je mets la nouvelle en entier, dites moi si cela vaut la peine que je poste la suite. Merci à vous ^^



Sixteen.


Ecrit dans le courant de la fin de l’année 2003.



A Pauline.





Il y a Trish, il y a la rue, il y a la nuit qui l’enveloppe, il y a « Dark and long dark train » dans son baladeur. Il y a son ombre qui danse sur le mur, il y a le bruit de ses pas sur le trottoir, il y a cette lumière blafarde des lampadaires qui lui fait peur. Il y a ses larmes que l’on ne voit pas à cause de la pluie, il y a ces ombres qui passent sur son visage comme des étrangers et par instant des flashs de lumière lui éclaboussent le visage. Elle a peur, une peur panique qui l’empêche de s’arrêter, qui l’empêche de réfléchir à ce qu’elle fait. Max qui lui parle, Max qui pleure, Max qui l’engueule, les mains de Max sur son visage, les fossettes de Max, Max et son air endormi quand elle se pointait en cours dix minutes après la sonnerie et son sourire. Son sourire. Le regard de Max. Elle n’arrive même plus à crier, elle a de la pluie qui lui rentre dans la bouche, elle a son jeans qui tombe, son baladeur qui s’affole dans son sac au rythme de sa course, elle ne voit plus rien que des choses floues parmi les images de Max. Elle dépasse le dernier pavillon avant le champ qui rejoint l’autoroute. Elle quitte la route, elle glisse sur la terre mouillée, elle tombe dans les hautes herbes qui lui arrivent presque à la poitrine. Elle vit la musique, elle a l’impression que le ciel va la happer dans un souffle, les plantes humides s’accrochent à ses vêtements, se collent à sa peau, elle n’y fait pas attention, elle hurle les mains sur les oreilles pour intensifier le son qui se déverse comme du sang, dans ses oreilles. Elle sort du champ, devant elle l’autoroute, les lumières violentes qui ne laissent pas de place à la nuit. Sans s’arrêter, elle enlève sa veste, la pluie glisse sur ses bras, l’eau s’infiltre dans les marques encore fraîches de ses bras et des ses mains et ravive la douleur. Son cutter, son cutter qui ne la quittait jamais, son cutter qu’elle a perdu. Devant ses yeux, il n’y a ni voitures, ni autoroute, devant ses yeux il y a Max. Elle hurle encore, quelques pas et elle est là, chose perdue dans l’éblouissant éclairage de l’autoroute. Elle s’arrête, respire, ferme les yeux, crie et son cri se perd dans le bruit des voitures qui freinent mais trop tard. Elle est là, corps inerte. Tout ce sang qui semble se mêler au noir de la nuit, au noir du ciel. Autour d’elle rien si ce n’est la mort.

















Si on entre par le Hall B de l’immeuble de la cité des Roses, que l’on traverse la petite cour bétonnée, que l’on grimpe par l’escalier qui se situe porte D, on arrive sur la passerelle qui surplombe la route principale du quartier. Là si on traverse ce pont, on est dans la partie sud de la cité. Après il faut aller jusqu’à la pharmacie toujours fermée à cette heure puis prendre la première à gauche, on continue encore jusqu’à l’école maternelle. Ensuite on tourne à droite et on quitte définitivement la cité. Là on rentre dans le quartier des pavillons aux volets clos pour les trois quarts. Il y a de tous les côtés des routes bétonnées qui semblent toutes menées aux mêmes maisons, aux mêmes jardins qui sentent bon l’herbe fraîchement tondue. Mais tout ça ce n’est qu’une illusion pour vous donner l’impression que c’est agréable, qu’on y est bien installé. Si on prend la route qui est là devant et qu’on marche un bon quart d’heure entre toutes ces maisons, on arrive là où vit Trish. Trish, si un jour vous venez la voir chez elle, vous dira de la suivre jusqu’au grenier. Elle vous expliquera que lorsqu’il fait beau elle aime s’asseoir sur ce coussin, là posé par terre, et regarder le ciel par le vasistas, rien que le ciel parce qu’il faut le dire, le ciel c’est une des choses que Trish aime le plus, avec la musique et d’autres choses qui n’ont pas beaucoup d’importance pour le moment… Pour le moment, Trish n’est pas chez elle, elle est au lycée. Trish aime le lycée. Pas autant que le ciel mais elle aime toute cette agitation un peu confuse qui y règne. Elle aime se fringuer comme bon lui semble sans se soucier de l’apparence type que la plupart des filles de ce bahut essaient d’adopter pour se fondre dans la masse. Elle aime, lorsqu’elle sort du lycée, faire un tour dans le supermarché du coin, juste pour observer entre deux boîtes de bouffe pour chat, le grand noir qui surveille. Elle le trouve magnifique et elle sait qu’un jour quand elle en aura le courage –c’est-à-dire jamais- elle volera quelque chose pour le simple plaisir de l’entendre dire « Heps mademoiselle ! ». Parfois quand il pleut, Trish monte sur le toit du plus haut immeuble de la Cité des Roses pour sentir l’eau sur sa peau, avec son baladeur dans la poche. En ce moment Trish est en cours de français. Elle tripote son stylo et Ana lui parle la main devant la bouche pour éviter qu’on ne la voit. Ana c’est la meilleure amie de Trish. On ne peut pas tout à fait dire qu’elles aient fait dans la même couche, enfin remarque…si presque, bien que tout cela ne soit pas vraiment très distingué. Bref toujours est-il que ces deux-là ne se séparent pour ainsi dire jamais, sauf exception, c’est-à-dire toutes les fois où Ana va se défoncer avec d’autres types dans une des caves du bâtiment C et les fois où Trish prend ses cours de théâtre. Trish et Ana s’aiment énormément mais simplement comme deux filles qui ont grandi ensemble et qui n’ont jamais songé à aller chercher ailleurs. Elles prennent ce qui vient sans se soucier de ce qu’il peut bien y avoir autre part. Ana parle à Trish du beau gosse qu’elle a repéré l’autre jour à la cafét et qui pour le moment lui paraît vraiment sympa, et rajoute-t-elle, il est libre. Trish n’écoute qu’à moitié, les histoires de mec d’Ana finissant par lui passer un peu au-dessus. Elle pense à ce qu’elle va pouvoir faire ce week-end, en tout cas sûrement pas bosser, on n’est seulement qu’au milieu du premier trimestre et pour le moment il n’y a pas d’efforts à faire. Trish songe aussi que depuis le début de l’année, elle n’a pas vraiment sympathisé avec d’autres personnes dans sa classe. Trish se rend compte que son amitié avec Ana l’étouffe un peu. Ana a changé. Ana est devenue très éloquente, elle parle fort et elle a toujours des blagues un peu salaces à raconter pour se donner une espèce de genre que Trish a du mal à comprendre. Ana rentre son pantalon dans ses converses roses, elle met des boucles d’oreilles immenses et elle a un rire « de pute » lui a dit un type un jour dans la rue. Trish a remarqué que depuis le début de l’année il y a tout un tas de mecs qui n’arrêtent pas de toucher les fesses d’Ana et que celle-ci ne dit rien. Quand Ana fume, elle prend un drôle d’air, et regarde tous les gens qui passent devant elle avec une sorte de dédain débile qui énerve Trish. Elle n’arrête pas de bouger ses mains dans tous les sens à chaque fois qu’elle ouvre la bouche et elle connaît tout sur la vie de tout le monde. Trish s’aperçoit là, à cet instant, que les choses ont changé, la période collège étant fini, il est grand temps d’aller voir d’autres têtes. A ce moment-là, Ana regarde Trish et lui dit « Tu m’écoutes quand je te parle ? ». Trish acquiese et Ana reprend où elle en était. Trish est embêtée. Après tout, elle aime bien Ana. Elle entend à peine ce qu’elle lui dit, elle comprend vaguement qu’elle est en train de lui faire la description détaillée du beau gosse dont il est question depuis tout à l’heure. Trish a soudain comme une envie de pleurer mais elle ne sait pas vraiment pourquoi, elle ne sait pas pourquoi ça lui fait ça, elle n’avait jamais ressenti ça avant, ce besoin de pleurer sans aucune raison. Elle respire et se dit qu’au lieu de penser elle ferait mieux de faire plus attention à ce que lui raconte Ana, après tout c’est sa meilleure amie. Merde.





Trish a remarqué cette fille. Maxime. Elle a un prénom de mec. Au début tous les profs croyaient qu’il s’agissait d’un garçon et ça créait tout un tas de problèmes. Maxime. Trish ne la connaît pas mais elle sait, rien qu’en la regardant, qu’elle va l’aimer. Et puis de toute façon Trish veut voir autre chose que les filles superficielles et hypocrites qui tiennent de cour à Ana. Quand elles parlent toutes ensembles, on dirait des conspiratrices. Elles regardent tout le monde en coin, et se méfient de tout comme si la conversation qui se déroulait entre elles devait absolument rester confidentielle. Lorsqu’elles parlent de mecs elle font exprès d’hurler pour que le type concerné soit bien au courant qu’il a « un cul magnifique » et « un putain de baggy ». Trish trouve tout cela tellement exaspérant qu’en général elle préfère s’éclipser dans les toilettes pour fumer tranquillement et penser à autre chose la musique sur les oreilles. Mais revenons à Maxime. Trish l’observe depuis quelques temps, elle aime observer les gens. Elle aime cerner leur personnalité dans leur attitude, dans leurs expressions. Maxime elle l’aime parce qu’elle est grande, jolie, qu’elle fait toujours rire tout le monde mais sans avoir recours à des blagues totalement connes et sans employer le mot « cul » tous les trois mots, parce qu’elle a une personnalité marquée, qu’elle plaît à la plupart des gens et surtout Trish a remarqué qu’elle traîne avec une fille qu’elle a l’air d’apprécier mais comme on apprécie les gens avec qui l’on est bien obligé de passer du temps. Trish a compris que Maxime ne serait pas contre une nouvelle amie et Trish veut être cette amie.Trish sait comment s’y prendre avec les autres, elle a l’habitude. C’est un truc qu’elle sait faire ça. C’est une sorte de jeu auquel elle adore se livrer. Elle sait en fonction de la personne avec qui elle se trouve, adopter le comportement qui va avec. Elle est très douée pour ça, il faut bien le reconnaître. Trish attend le moment où elle va se décider à lui parler. Trish, tout le monde l’aime bien, c’est une fille originale, sympa avec les autres, plutôt mystérieuse par moment mais nan vraiment c’est une fille bien. Ca fait beaucoup rire Trish quand on lui dit qu’elle est « mystérieuse ». Elle se trouve tout ce qu’il y a de plus normal. Aujourd’hui il est midi cinquante-quatre et des poussières, enfin à la limite, l’heure on s’en fout, Trish a décidé de mettre une nouvelle fois en pratique son sens de la communication. Elle s’approche de quelques filles de sa classe, bien sûr, Maxime comprise. Avec son éloquence habituelle, Trish n’a aucun mal à se faire une place dans la conversation. Elle, ce qu’elle veut c’est parler à Maxime. Mais là, vraiment non, il y a décidément trop de monde. Elle attendra encore un peu.



Sortie des cours. Trish rattrape Maxime dans le couloir.

- Excuse-moi, t’habites vers où ?

- Près du centre.

- Ah c’est par là que je passe, ça te dit si on fait le chemin ensemble ?

- Ok c’est cool.

En réalité, le centre ville se situe à l’opposé du pavillon de Trish. Peu importe, elle n’a rien d’autre à faire. Lentement tout se met en place, mais ça personne ne peut s’en apercevoir, même pas Trish. Surtout pas Trish. Bientôt elle ne maitrisera plus ce jeu qu’elle va pousser bien trop loin de ses limites. Mais pour l’instant rien de tout ça, pour le moment calme plat dans la tête de Trish, calme plat. Maxime est agréable et les idées que se faisait Trish s’avèrent être vraies. Maxime fume. Beaucoup plus que Trish. De toute manière Trish veut arrêter, elle a l’impression à chaque fois qu’elle allume une Camel de ressembler à ces pouffiasses qui traînent devant la bahut comme des prostituées à la recherche d’un mâle en quête de sexe. Bref ça l’énerve quoi. Maxime a des mains immenses, des mains de pianiste. Maxime ne joue pas de piano. Trish pense qu’elle devrait. Quand on a des mains comme ça il faut en profiter. Trish regarde la clope de Maxime, elle regarde les doigts qui la tiennent. Elle les trouve, décidément, vraiment magnifiques. Ca aussi c’est un truc que Trish aime énormément avec le ciel, la musique et tout un tas de choses qui n’ont pas beaucoup d’importance pour le moment, ce sont les mains. Trish adore les mains. C’est ce qu’elle regarde en premier chez un mec. Les mains. Ana trouve ça totalement stupide, on ne couche pas avec ses mains mais avec son corps. Pour Ana les mains passent bien après un corps parfait. Quand Ana lui dit ça, Trish se tait. Elle regarde le ciel et elle se tait.

Bon. Là, elles marchent toutes les deux, Maxime et Trish. Elles parlent des profs, du bahut et d’autres trucs plutôt ennuyeux mais que voulez-vous, il faut bien passer par là pour aborder les gens, du moins quand on a seize ans. Maxime fait des ronds avec la fumée en riant comme une folle, Trish trouve ça drôle et en même temps tout cela lui paraît un peu trop puéril. Les gens qui passent, observent Maxime avec un drôle de regard. Trish ça la dérange, elle n’aime pas qu’on la remarque comme ça en pleine rue. Maxime s’en fout. Elle rit et fait des ronds et c’est apparemment tout ce qui compte pour le moment. Après la pharmacie, Trish explique à Maxime qu’elle doit tourner là, pour rentrer chez elle. Maxime dit oui et elle s’en va. Trish avance un peu puis elle se retourne pour regarder Maxime qui part dans la direction opposée. Elle est vraiment très grande, pense Trish, en arrivant chez elle.



A priori, Trish a une vie de famille plutôt normale. C’est-à-dire des parents qui s’engueulent comme tous les parents, un petit frère et une petite sœur emmerdants comme tous les frères et sœurs, et des grands-parents qu’on essaie d’éviter le week-end. Mais il y autre chose de moins commun et qui rend la vie de Trish assez difficile. Sa mère pique des crises comme ça sans prévenir. Elle se met à hurler, elle pleure, et elle casse des choses un peu partout dans la maison. Dans ces cas-là, le père de Trish les emmène, elle et le reste de la famille, faire un tour en voiture. « On va faire un tour en voiture les enfants, vous venez ? ». Son père dit ça comme si on allait joyeusement se promener. Quand ils reviennent, ils trouvent souvent la mère de Trish en pleurs, effondrée dans un fauteuil avec tout un tas de trucs éparpillés autour. A la fin on ne sait plus vraiment quels sont les morceaux qui vont avec quoi, alors en général, le père de Trish met tout dans un grand sac poubelle qu’il va jeter dans le vide-ordures au bout de la rue, près de la maison des Georton et on n’en parle plus. Quand sa mère pleure, le père de Trish envoie tout le monde dans les chambres et il reste là, accroupi en tenant les mains de sa femme. Il parle tout doucement pendant des heures, on dirait une sorte de murmure qui ne s’arrête jamais. Trish aime l’écouter, assise sur les marches de l’escalier. Parfois elle s’endort, là, la tête contre le mur. En général, sa mère finit par aller mieux et tout reprend son cours normal. Il y a des fois aussi, où quand ils rentrent, leur mère s’est calmée toute seule. En général, elle fait du thé, ou bien elle lit. Parfois aussi lorsqu’il fait beau, ils la retrouvent au fond du jardin, assoupie sur une chaise longue, derrière un énorme buisson de roses. On ne parle jamais du problème de sa mère, jamais. C’est mieux comme ça. Au début, ça faisait pleurer Trish parce qu’elle avait peur de ce qui arrivait à sa mère. Maintenant Trish est habituée. Elle n’y pense plus, ou en tout cas un peu moins qu’avant. C’est déjà ça. Mathieu et Jessica, ce sont son frère et sa sœur, sont, d’après son père, trop petits pour bien réaliser. Il pense qu’ils voient bien qu’il se passe quelque chose, mais ils ne comprennent pas. Leur père se débrouille toujours pour qu’ils n’assistent pas aux crises de leur mère. Mais Trish sait bien qu’ils ont compris. Une fois, où au bout d’une heure à tourner dans le quartier avec la voiture, ils étaient rentrés et ils avaient trouvé leur mère assise par terre dans la cuisine. Le père les avait envoyés dans leurs chambres respectives, et Trish se souvient avoir entendu Jessica pleurer derrière la porte. Trish ça lui fait vraiment mal au cœur. Mis à part ça, la vie de Trish est sans trop de problèmes. On est mardi soir et la mère de Trish aime bien faire du poulet le mardi soir. Du poulet avec des pommes sautées. En général elles sont toujours un peu trop grillées sur un côté parce que le mardi soir, c’est aussi le moment où Sarah, la meilleure amie de sa mère appelle. Elle reste des heures au téléphone et à chaque fois la mère de Trish oublie les pommes de terre dans la poële. Ce soir, les pommes de terre sont parfaites. Sarah est malade. Trish ne parle pas beaucoup parce qu’elle n’aime pas raconter sa vie à ses parents. En plus à chaque fois qu’elle l’ouvre, la conversation finit toujours par dévier sur la cigarette et ça Trish préfère l’éviter. Silence dans la salle à manger. On n’entend juste la carcasse du poulet qui craque sous le couteau du père de Trish.



Maxime a l’air d’apprécier Trish. Mercredi matin. Maxime lui propose de venir s’asseoir à côté d’elle en maths. Trish accepte, elle commence vraiment à aimer cette fille. Mais voilà comme ça quoi. Ana a trouvé une autre victime pour déverser son flot de paroles. On ne peut pas dire qu’un cours soit le meilleur des endroits pour discuter et finalement à la fin de l’heure, Trish n’est pas plus avancée qu’au début au sujet de Maxime, Max d’ailleurs, je préfère qu’on dise Max. Max connaît tout le monde. Elle doit faire la bise à un nombre incalculable de personnes et à la fin, elle a les joues qui n’en peuvent plus. Trish reste avec Max pendant la pause. Elles fument toutes les deux, Trish assise sur un banc et Max debout, le regard dans le vague. Un défilé impressionnant de fumeurs en quête de clopes passe et repasse. Trish n’a plus de cigarettes à donner, ça coûte trop cher. Merde. Max raconte sa vie à tout le monde. Ca énerve certains. Pas Trish. Elle aime bien l’écouter expliquer la dernière connerie qu’elle a faite le dimanche dernier. Elle n’hésite pas à mimer le truc pour rendre son histoire plus réaliste. Trish, elle, ça l’éclate. Vraiment.



Sur le canapé, dans l’ordre, il y a Trish, son père et Jessica qui dort appuyée sur l’accoudoir. La télé est allumée. C’est un film sur un suicidaire homosexuel. Trish ne se rappelle plus le titre, Trish s’en fout. Le type a le même prénom que son petit frère. Le type est à l’hôpital et on lui fait un lavage d’estomac à cause de tous les médicaments qu’il a pris. Trish se sent mal. La tête de ce mec qui envahit tout l’écran avec ce tuyau dans la bouche ça lui rappelle trop de trucs. Trish ferme les yeux. Trish ne veut plus entendre le type qui tousse et qui essaie de retirer le long tube de sa bouche. Trish ne veut plus entendre le type qui s’étouffe, qui n’arrive plus à respirer. Trish se bouche les oreilles. Trish se lève et va se coucher. Ou plutôt Trish se lève et va pleurer dans sa chambre. Trop de souvenirs. Pas supportable. Pas pour Trish. Pas maintenant.



L’autre jour alors que Trish rentre à la maison, elle trouve son père assis sur une chaise. Que son père soit assis sur une chaise n’a rien d’anormal mais c’est l’heure qui l’est moins. Il ne devrait pas être déjà rentré. Quand Trish demande ce qui se passe, son père lui explique que sa mère a fait une crise à son travail et qu’on a dû l’emmener à l’hôpital, elle devra y rester quelques jours. Trish se sent bizarre. Trish a envie de vomir. Elle court dans sa chambre. Trish se rappelle d’elle, il y a maintenant deux ans, assise sur son lit. Elle se souvient de ce verre d’eau, de tous ces médicaments éparpillés sur sa couette. Elle se souvient de ses larmes. Elle a soudain très peur, une peur ancienne qu’elle n’avait plus ressenti depuis des lustres. Elle respire. La tête dans son coussin, elle pense à Max qui riait aujourd’hui. Elle pense à Max.



- Il fait super froid.

- Ouais. C’est clair.

- J’aime bien l’hiver mais pas quand il fait aussi froid.

- Ouais.

- T’as vu les chaussures du prof de maths ?

- Ouais. Trop moches.

- C’est clair.

- Ouais.

- …

- …

- Qu’est-ce qui va pas Trish ?

- Je sais pas.

- Ca va pas hein.

- Oui.

- Vas-y je t’écoute.

- Nan mais c’est bon. Je vais pas te soûler avec ma vie.

- Si j’adore quand on me soûle.

- …

- Mais nan mais vas-y, ça me fait plaisir de t’écouter.

- Bon.

- Alors ?

- Je sais pas. Tout ça c’est très bizarre. Je sais pas.

- …

- Tu vois depuis ce qui s’est passé, j’arrive plus à vivre.

- Qu’est ce qui s’est passé ?

- J’ai essayé de partir, de me tirer.

- T’as fugué ?

- Nan, c’est pas partir au sens…partir, enfin je veux dire, c’est partir quoi. Tu vois…

- Tu t’es ouvert les veines ?

- Nan ! Nan… pas comme ça.

- T’as fait comment alors ?

- J’ai pris des médocs.

- Ah vi je vois.

- Ouais.

- Magnifique.

- Splendide.

- Nan vraiment.

- Ouais.

- Ouais.

- Cool.

- Et pourquoi ?

- Pourquoi quoi ?

- Bah à ton avis. Pourquoi t’as fait ça ?

- J’en sais rien. Vraiment rien.

- T’avais peut-être des problèmes.

- Ouais. Peut-être.

- T’en avais ?

- Oui.

- …

- C’était quand ma mère a commencé à piquer ses crises. Après rien n’était plus pareil. J’avais peur tout le temps. J’ai essayé de me suicider…de me suicider…excuse-moi j’arrive même pas à assumer ça…se suicider.

- Pas grave.

- Ouais.

- …

- J’ai essayé de me suicider parce que j’en pouvais plus. Depuis je vis un enfer parce que j’arrête pas de penser que je devrais être morte.

- En effet.

- T’as vu ?

- Oui.

- …

- T’en as déjà parler à quelqu’un ? Je veux dire de tes problèmes.

- Nan.

- T’en as jamais parlé à personne avant moi ?

- Nan.

- Space.

- Ouais.

- Merci.

- De quoi ?

- Bah de me faire autant confiance.

- Normal je t’apprécie.

- Cool.

- Ouais. ‘suppose.



Trish a besoin d’amour. C’est un constat troublant qu’elle a fait l’autre soir en écoutant « Daylight ». Depuis qu’Ana prèfère les autres filles aux converses multicolores à sa compagnie, Trish se sent seule. Trish a envie qu’on lui dise qu’on l’aime. Trish a envie d’être appréciée pour ce qu’elle est et pas pour ce qu’elle fait semblant d’être. Trish est malheureuse. Oui, Trish a besoin d’amour.



Il y a ce banc. C’est un banc tout blanc. Vide. Il faut faire attention si l’on s’assoit dessus parce qu’il y a des chewings-gums collés et pas mal de cendres de cigarettes. Surtout les cendres. Si vous êtes habillé en noir ça tache. Ca ne pardonne pas. Non, ça ne pardonne pas les taches de cendres. Les taches de sang, elles, lorsqu’elles sont sèches ne déteignent plus. Elles sont là et elles y restent. Les cendres s’envolent. Pas le sang. Elles ne bougent plus. Comme le cutter de Trish. Il ne bouge plus. La lame est doucement enfoncée dans le bras de Trish. Immobile la lame. Larmes de sang sur la main de Trish. Larmes tout court sur les joues de Trish.



Il y a ce banc. C’est un banc tout blanc. Assise sur le dossier, il y a Trish. Assise en train de fumer, il y a Max.

Max regarde l’immeuble en face. Trish regarde Max.

Max trouve que c’est un bien joli immeuble et que les gens qui y habitent doivent sûrement être assez riches. Trish trouve que décidément, Max est vraiment très belle les cheveux attachés et qu’elle aimerait bien qu’elle reste comme ça tout le temps.

Max adore la terrasse qui se situe au dernier étage parce qu’elle est couverte d’arbres fins qui se détachent dans un nuage de soleil. Trish adore les yeux de Max parce qu’ils sont magnifiques, surtout lorsqu’elle sourit.

Max aimerait bien habiter dans cet immeuble, ce serait bien mieux que la Cité. Trish aimerait bien embrasser Max. Rien à ajouter.




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